dimanche 13 mars 2011

Itinerarius Filosoficus (Gaminerie)

J'étais jeune, et je ne me doutais pas que je puisse avoir tort. Je ne me souciais de rien, en ce temps là, j'avais d'avance raison sur tout, et tout dans le monde m'étonnait.

Lorsque je fus amené à lire un essai philosophique – j'étais encore petit et jeune – je me ralliais immédiatement à tout ce qui était écrit ; je créditais en effet tout ce que l'auteur disait, et je ne me doutais pas que le philosophe puisse avoir tort. Puisqu'il était considéré comme un grand philosophe par mes semblables (c'était Leibniz en ce temps là) je me disais que son autorité et sa notoriété conférait, à toutes ses opinions, valeur et vérité. Je ne connaissais que L, et je tenais pour vrai ce qu'il tenait pour vrai ; je tenais pour faux ce qu'il tenait pour faux. Je pensais que si je me ralliais à son point de vue – ce que je fis comme je l'ai dit – alors mon point de vue qui était le sien serait nécessairement vrai et de grande valeur. En ce temps là, j'ignorais que même si je croyais penser exactement comme Leibniz, je n'étais pas Leibniz et je pensais comme moi ; je ne me doutais pas qu'on puisse lire cet auteur autrement que je ne l'avais lu moi-même, et j'étais sûr et certain que ma lecture était la seule possible – et la vraie. En ce temps là, j'ignorais que d'autres philosophes avaient développés d'autres perspectives que la sienne et je ne pensai pas une seconde qu'il fut possible à un homme de penser autrement que le bon philosophe. J'ignorais même qu'il arriva à Voltaire de critiquer Leibniz le plus vivement du monde.
Comme je fus ensuite amené à lire un second essai philosophique, je choisi le Discours de Métaphysique que l'on attribue à Leibniz. « L est vraiment un grand auteur et un grand philosophe, me dis-je, il a toutes les qualités et tout ce qu'il dit est vrai. Il ne saurait avoir tort. » Aucun homme raisonnable n'aurait été en mesure de dire autre chose que lui ; personne n'aurait pu voir le monde autrement que nous le voyions lui et moi. Je ne me doutais pas que nous puissions avoir tort, et c'est dans ce jeune état d'esprit que je me mis à rédiger quelques « essais » philosophiques que je trouvais d'emblée fabuleux, et j'avais absolument raison sur tout ce que je disais. Mes essais s'inscrivaient dans la succession de la philosophie, c'est-à-dire dans la succession du seul philosophe que je connaissais. En songes, j'étais un auteur adulé et un génie ; j'avais publié un grand nombre d'essais philosophiques, j'étais connu de tous et l'on m'appelait amicalement et respectueusement : petit L.
Puis, j'ignore quelle mouche me piqua – mais elle piqua rude – et je lu d'autres essais philosophiques d'autres auteurs. J'ai d'abord lu Spinoza, Descartes, Newton, Voltaire, et d'autres encore qui étaient proches les uns des autres dans la mesure où ils s'inscrivaient dans la même époque de notre fabuleuse histoire. En ce temps là, l'histoire européenne était pour moi l'histoire du monde. Toujours est-il qu'en lisant ces auteurs que je viens de citer, je remarquai qu'ils développaient tous des perspectives différentes les unes des autres, et cela m'ébranla vivement : d'un coup en effet je su que de grands auteurs avaient défendu des opinions différentes de celle proposée par Leibniz. Dorénavant, si je disais que Leibniz avait raison sur tout, je devais dire que d'autres grands hommes, lesquels ne partageaient ni sa garde-robe ni ses opinions, avaient torts. Aussi fus-je appelé à choisir l'un d'eux, et si j'en préférais un, ce serait nécessairement au mépris des autres – me dis-je. L'embarras du choix m'embarrassa (sic) si bien que cela me refila le tournis. Je continuais d'écrire, et on voyait déjà que mon écriture avait le tournis : elle était mouvementée et incertaine. Ma fermeté d'esprit que le temps balayait se ramolli considérablement et j'étais triste de ma mollesse. Cela dit, j'ignorais à quel grand auteur donner raison. Je voulais donner raison à tous. Je me lamentai et disais : « pourquoi faut-il que les philosophes ne soient pas d'accord entre eux ? » J'entendis donner raison à tous mais n'en fut pas capable.
Quand je fus amené à lire Voltaire et tous les autres ainsi que je l'ai dit, je cru que la philosophie n'avait jamais traité que des mêmes sujets et de la même façon (i.e. pourquoi quelque chose plutôt que rien ? Quelle est la cause de toutes les causes ? L'Homme est-il en mesure de connaître le vrai ? Etc) et j'avais raison là-dessus. J'étais de l'avis des grands Leibniz, Voltaire, Spinoza, etc. et je vénérais leurs sujets d'études qui étaient les seuls possibles en philosophie. J'étais heureux, contenté et bien fier de traiter des mêmes sujets et je n'en voyais point d'autres dont on pu traiter raisonnablement.
Néanmoins, le lendemain par un dimanche ensoleillé comme il en existe beaucoup dans la région du globe où j'étais, je parcouru ensuite d'autres essais philosophiques que l'on prête à d'autres hommes d'époques différentes, dont on dit qu'ils sont grands ou moins grands, etc. Ce faisant, je saisi qu'il y avait eu tant de sujets philosophiques, et qu'il y avait eu tant de méthodes d'aborder et de traiter ces sujets que cela m'embarrassa à nouveau et m'angoissa. J'aspirais à tous les concilier, mais je savais qu'il y avait des philosophes qui disaient « rien ne doit être concilié, tu es déchiré et paradoxal et c'est très bien comme ça » et ceci me donna un mal incommensurable. Je continuais d'écrire, et je me mis à m'interroger sur mes approches et mes méthodes avant de m'interroger sur mes sujets d'études directement. Je le fis tant et tant que j'en oubliais les sujets qui m'intéressaient. Puis je fis, de la teneur et des enjeux propres aux approches que l'on tient, un sujet à part entière. Je fus consolé de cela car d'autres grands hommes l'avaient déjà fait avant moi. S'ils étaient grands, alors je devais l'être aussi, puisque je défendais les mêmes perspectives. J'étais angoissé mais toujours amoureux de la philosophie, et je me rendais compte que la philosophie avant beaucoup vécu, qu'elle avait traversé les âges, que son histoire était si longue quand moi j'étais trop jeune pour découvrir l'histoire d'un art vieux de plus de trois-mille ans. Eh quoi ? La philosophie se résolvait un peu en poésie ainsi que vous venez d'en avoir la preuve dans le présent récit, et je me trouvais maintenant bien loin des rationalistes tels que Leibniz etc. Les conceptions qui gagnaient mon crédit étaient en quelque manière étrangères à la Raison. Puis, ensuite, en lisant davantage, je sus que certains philosophes s'étaient intéressés à la façon de dire les choses plutôt qu'à ce qu'ils disaient, et j'ai choisi la façon (de dire) qui était pour moi la plus belle. Aussi ai-je travaillé les anaphases, les métaphores, les paradoxes, les rimes et la poésies, etc. et je me disais en moi-même : « même si je n'ai pas raison, au moins je dis les choses joliment. Mes lettres sont des coussins d'air. Quant aux significations des phrases que je rédige hardiment, elles veulent dire ce qu'elles disent. » En ce temps là, je m'efforçai néanmoins à connaître toujours un peu plus de philosophie. Et je compris, au contact de mes amis amoureux de la philosophie (comme je le suis) qu'ils ne voyaient pas Leibniz, Platon, et tous les autres comme je les voyais. Du coup, je perdis l'illusion qui fut cause que je songe « puisque j'ai lu L et adhéré entièrement à ce qu'il dit, alors je suis Leibniz moi-même. » Imaginez la perte ! Ô, imaginez la chute ! Non seulement je n'avais plus raison sur tout, mais en plus je n'étais pas un grand et mes songes s'anéantirent. Je tombai à vrai dire de si haut que j'en devins plus plat et plus petit qu'une crêpe. Si j'avais l'intention de continuer d'?uvrer à mes publications philosophiques, alors il me fallait m'affirmer en tant qu'individu original ou – comme disent les philosophes – j'étais appelé à m'affirmer en tant que sujet singulier. La voix de mes amis Descartes n'était pas celle que je tenais sur le même personnage : alors je devais m'affirmer comme personne originale. Quelques instants, je cru bien être appelé à devenir singulier et à parler de ma propre voix, puis je n'entendais plus rien. Personne ne m'appelait à rien – je ne le comprends qu'aujourd'hui. Le droite à rater sa vie est un droit inaliénable !

À présent, je traîne derrière moi mon mort d'ennui avec une longue histoire. Assurément je pourrais continuer de rédiger le présent récit naïf, mais le goût du pain m'en a passé l'envie. Mon histoire est aussi longue que l'est l'histoire de la philosophie. J'ai perdu toute ma jeunesse, j'ai vieilli d'un grand nombre d'éternités, chaque jour m'ôta une illusion et Dieu sait ou ces illusions sont passées, j'ai tant changé que je ne me reconnais plus, j'essaye de m'accommoder du tourbillon de pensées qui dansent dans mon crâne, et j'ai plus de souvenir que si j'avais mille ans. Et quoi ? Rien. Rédiger ce petit récit m'amusait. C'est tout.

vendredi 4 mars 2011

Nouvelles

Déprime à Cuba
Je passai le mois de juillet 2010 dans la ville de La Havane, sur Cuba. J'y déprima gravement, et ma production littéraire à cette époque – ou de cette époque – se limitait à quelques nombreuses notes dont la teneur jamais ne s'écarta du cadre religieux ou, plus précisément, protestant luthérien et austère. Toujours est-il que de cette mauvaise passade, je ne me ressouviens que de ce dont je traite dans le récit suivant. Le reste de ce que je vécu à Cuba jamais ne se présenta à moi à nouveau.
Mes pieds, sur les routes bétonnées, brûlaient. En arrivant dans la ville, je m'étais mis dans la tête de faire comme les romains, c'est-à-dire de marcher toujours nus pieds, mais à présent leur plante brûlait. Je devais marcher rapidement en vue d'éviter que mes pieds ne fussent en contact trop longuement avec les trottoirs chauds et asphaltés du Malécon. Il faisait trente-sept degrés à La Havane. Sur la côte du Malécon, il faisait sec et venteux.De là où j'étais, en côtes, à cinq mètres en contre-haut des rivages, j'apercevais quelques baigneurs hardis, et l'océan lisse comme de l'huile s'étendait face à moi. À l'horizon, l'huile bleutée décrivait un arc de cercle horizontal. Le ciel grisâtre ne menaçait personne ; au-derrière de moi d'où j'étais venu nus pieds, il y avait un grand hôtel cinq étoiles El Presidente. À son flanc tourné vers l'océan, on avait disposé une chute d'eau que l'on avait dû reconstituer. Deux grand-routes bétonnées et larges, chacune à sens unique, et quelques commerces étaient posés en face de la chute et du « Presidente ». En haut de l'allée, il y avait une banque dans laquelle je n'avais pas été en mesure de retirer un centime, ni avec ma carte de crédit ni avec ma carte pré-paiement. Entre chaque bâtiment, il y avait des palmiers et des platanes fouettés par le vent. Mes poches étaient vides et mes pieds affectés.Je me retournai en direction du El Presidente, traversai la grand route ; j'allais me rendre chez Gustavo où je logeais depuis un mois. Le vent du bord de l'Atlantique consumait la cigarette que j'avais pincée entre mes lèvres. Il faisait néanmoins trente-sept degré, et plus sec que dans les régions tropicales d'Amérique du Sud. J'avais imaginé les Caraïbes plus humides et l'atmosphère plus lourde. Ici, c'étaient les voleurs, les profiteurs et les jiniteros qui rendaient l'atmosphère lourde. Il ne m'était pas possible de sortir de la chambre sans être accosté ou sifflé par les noirs. Tout m'invitait à rester chez Gustavo où je logeais, où je passais mon temps à lire et où je ne m'attirais des ennuis d'aucune sorte. Je ne sortais de la maison d'hôte que pour aller consommer un verre de rhum ou une bière fraîche, soigner mon pied blessé avec des giclées de rhum brun, acquérir du tabac ou manger mon tout et repartir, une cigarette consumée par le vent où que je la place et avec quoi que je la maintienne serrée. Ainsi que je le disais, je traversais la route en ayant, en tête, la maison de Gustavo.
Puta ! », Putain, criai-je au chauffeur qui venait rapidement, comme je traversais la route pratiquement déserte sur le Malécon. Je rentrai et j'achetai, sur le chemin, des sandales qui protégeraient mes pieds du béton brûlant. De là, je longeai un trottoir carrelé où il y avait les résidences en retrait, et en passant devant le Chicote, j'aperçus un couple de gringos. Il y avait peu de touristes à cette époque, en juillet, en plein été. Je décidai de m'arrêter au Chicote avant de rentrer afin d'éviter les emmerdements. C'est un petit emmerdement que d'être accosté sans cesse par des profiteurs voulant vous refourguer des prostituées, des préservatifs ou des cigares usés mais ça avait suffit à me ficher le cafard et le déplaisir de La Havane. Au Chicote, le patron était avenant, jovial – je l'aimais bien. C'était un homme grand et mince, les pommettes creusées. Ses sourcils épais me rappelaient ceux d'un ami colombien beau comme un Apollon. Chicho cependant était laid ; il était charismatique. Il avait toujours un couvre chef, une casquette cramoisie en forme des casquettes castristes qui firent, dans le temps, la révolution. Pour ton pied ? » demanda Chicho. C'est ça. » répondis-je. Brun ? Brun. Deux, un autre pour moi, sec aussi. » dis-je. Tu veux des préservatifs, Francisco ? » dit-il en ricanant. Chicho était un bon plaisantin de vieux cubain. « Ce pied ? » ajouta-t-il. Avec mes sandales, ça va. Juste besoin de le traiter un peu. » Bien, je t'amène le rhum. »Je vérifiais si mes cigarettes étaient dans la poche gauche de ma chemise en tapotant sur la pochette, me saisis d'une cigarette, l'allumai. Les ventilateurs tournaient paisiblement et le Chicote était vide. Chicho avait dû se débarrasser des plants fruitiers que l'État avait jugé être en trop. Sans plans fruitiers, le Chicote semblait être une institution légale. Le ventilateur tournait et fumait la cigarette dedans mes lèvres pincées. Je compris pourquoi les cubains fument d'avantage de cigares. En plus, le tabac ne coûte rien, moins qu'une bouteille d'eau, autant qu'une bouteille de rhum. Je me sentais bien avec ça au moins, cela décollait mon amertume.Aqui tienes, jovencito » dit-il en m'apportant deux verres de rhum brun et une pochette plastique avec, à l'intérieur, un préservatif. O.K., merci. » répondis-je en espagnol, zéro mort, oui, O.K., oui – tout va bien, merci.En enlevant la sandale à mon pied gauche, je versai, sur le gros orteil, l'alcool. « Il ira mieux dans quelques heures » me dis-je, « ce pied, il ira mieux ». J'allumai une autre cigarette. Commençant à se coucher, le soleil était remplacé par une lune chaude. Je bus le second verre d'une traite et partis avant la nuit tombée, pour davantage de sécurité. On ne se sentait pas sûr, dans cette ville. J'avais laissé, comme pourboire, le sachet contenant un préservatif.En sortant du Chicote, je traversai les larges routes, longeai les cafés aux murs jaunâtres et sales de l'allée menant à l'université de La Havane, et rentrai chez moi. Dans le patio de l'université, j'avais aperçu le tank laissé là depuis la révolution dernière. Il y a de ces touches historiques partout dans La Havane. La grille d'entrée de Gustavo demeurait ouverte avant que le soleil ne fut bien couché. En fermant la haute grille de barres métalliques, on s'assurait toujours que le soleil fut carrément endormi. Quand j'entrai dans ma chambre, j'observais les ventilateurs appliques, semblables en cela aux lampes-appliques, placés contre trois parois. Les stores à ma fenêtre étaient mis-clos. En les ouvrant et en sortant la tête par la fenêtre, je voyais, sur ma droite, au nord, l'université et le tank inopérant. Mon quartier était pourvu d'une grande armoire en bois marron obscur, dans laquelle j'avais rangé mon sac de trekking et ma canne ; et un miroir avec petit buffet était disposé à côté de l'armoire, en face de l'un des grands ventilateurs. La porte de la salle de bain était fermée ; elle fermait bien ; Gustavo avait bien fait les choses.Le premier jour où j'arrivais dans la maison, Gustavo m'avait prêté un exemplaire français d'un livre sur Robespierre et la Révolution Française. Il m'avait aussi donné une vieille carte de La Havane et un livre sur Ernesto Guevara, en espagnol. Nous nous échangions souvent des cigares, Gustavo et moi ; le brave homme semblait heureux lorsque je lui faisais don d'un Guantanamera contre l'un de ses Cohiba. J'allumai une cigarette, les ventilateurs fermés, puis je me déshabillai avant de me jeter sur le lit où j'avais laissé le livre traitant de Robespierre avec la Révolution. Un cendrier était disposé à côté de moi, sur ma droite, au-dessus de ma table de chevet ; contre lui, il y avait une lampe éteinte et des cartes postales à l'effigie d'Ernesto Guevara. À l'extrémité de mes pieds, à deux mètres, j'apercevais la fenêtre dont les stores étaient laissés mis-clos. Le bain de rhum avait soulagé mon pied blessé et les sandalettes avaient fait le reste. Affalé sur mon lit, nu, les ventilateurs tournant lorsque je fumais un cigare ou rien, les ventilateurs éteints lorsque je fumais l'ombre d'une cigarette, je lis consciencieusement Robespierre.
C'est ainsi que je passais un mois à La Havane. Cela dit, initialement j'avais prévu d'en dépenser deux sur Cuba. Dès le premier jour, les voleurs et profiteurs, les prostituées, les préservatifs et les cigares fichus m'avaient dégoûtés. Les blancs font tâche au milieu des très nombreux afro-cubains qui peuplent la région et dont la peau est aussi noire qu'un ristretto. Ils sont aussi nombreux que les platanes ; peut-être plus. Le tout m'avait bel et bien lessivé si bien que je passais mon temps en intérieur, à lire sur mon lit et à écrire un monde en noir sur mes genoux, basculant sur une chaise à bascule, sur le carrelage bleuté dans le salon de Gustavo. En rentrant de Cuba, je mis les cahiers dans lesquels j'avais inscrit mon dépit à la cave. Ils avaient une couverture brune, imitation cuivre.
Sur les rails et à côté
Le texte suivant se présente-t-il comme une nouvelle ? Je l'ignora car j'ignore, à vrai dire, en quoi consistent toutes les règles auxquelles doivent – dit-on – répondre les nouvelles. Cela dit, il est certain que le récit suivant tombe dans la catégorie du discours (et non dans celle du dialogue, assurément). Tout s'y déroule comme dans un discours chanté à Moscou ou comme dans un orchestre : en quelques rebonds et mouvements. L'amour, quand il s'inscrit dans le camp de l'éternité, lorsqu'il manque à se faire corps dans le présent, demeure rebondi, difforme et hésitant. Mais Dieu que l'hésitation et émouvante – tel un creuset.
Le train, sur les rails, quittait son repos monotone. S'étaient engouffrés dans le véhicule un petit nombre de gens. Nous roulions lentement en direction du Sud, et pendant tout ce temps que nous roulions, un jeune homme m'avait arraché à moi, emmené loin de moi-même. Il y avait ce jeune garçon auquel j'ai souvent pensé, duquel j'ai souvent rêvé. Si j'étais un moulin, il serait la rivière tranquille et un peu mouvementée dont on dit qu'elle fait tourner mon être. Je l'aperçu dans la gare de Cheseaux-sur-Lausanne, en Suisse, au courant du mois de Septembre. Il faisait frais. Les quelques mois qui suivirent, je l'aperçu souvent à cet endroit : sur les quais, prenant le même train que je prenais, et aux mêmes horaires. Je ne le saluais jamais et il ne me saluait jamais. Jamais nous ne nous sommes connus. J'observai son visage fin joliment et légèrement effilé, ses yeux doux mélancoliques couleur noisette, les minces cernes sans bleu que l'on voyait lorsqu'il manquait de sommeil. Et comme je n'étais pas son rêve moi-même – mais qu'il était le mien exclusivement – j'aurais souhaité être le sommeil de ses nuits. Je l'aurai trouvé éveillé, de nuit, et l'aurait enlacé sans laisser ni songe ni trace en son esprit. Les cheveux du jeune homme étaient raides et relativement longs – je l'aperçu ensuite aux cheveux courts – et il arriva régulièrement qu'il fut coiffé d'un bonnet blanc dont les extrémités étaient striées. Je lisais, sur son visage et dans ses gestes, les fruits verts d'une jeunesse innocente avec une pointe d'originalité, et quelques traits légèrement efféminés.Je parlai de lui à quelques amies que j'avais chargée de suivre le jeune homme, et je leur demandai expressément de ne pas trouver le garçon sympathique. Si il arriva qu'elle nourrissent quelque sympathie à son égard, elle courraient le risque d'attirer la sienne ou son intérêt – disais-je. Mais s'il m'arriva de parler de lui, je ne sus rien dire sur lui. En cet instant, il m'arrivait de penser que le jeune homme s'était présenté comme l'occasion de mon silence ; alors qu'aujourd'hui, je dis qu'il se présente comme l'exclusivité, non seulement de mon silence mais aussi du moindre des mouvements qui, en moi, s'opèrent. J'écris et je me tais pour lui ; je vis et je meurs pour lui – si je ne le faisais pas, alors tout serait perdu.Il se produisit quelques fois des événements réjouissant. Il nous arrivait de nous voir – ou plutôt il arriva que je le voie – en ville et ailleurs que sur le triste quai. S'il m'était préférable de transformer mon lit en ville qu'en quai de gare, je n'évoquerai pas plus mes bonheurs et mes malheurs. Le jeune homme, l'ange tout entier capte mon attention ; il a mon regard exclusif, et il entraîne en moi tous les mouvements. Je ne l'ai pourtant vu qu'en un éclair, mais voici que cet éclair là, ce bref instant se présente à jamais comme l'atome d'une éternité qui demeure. Cet éclair a blanchi mes cheveux, et dans l'instant profond comme l'éternité – qu'on appelle l'amour – je me sentis vieillir de toute une éternité ; j'ai à présent plus de souvenirs que si j'avais mille ans. Je fus bienheureux qu'il ne me vit point lorsque moi je l'observais longuement. Si en effet j'avais opéré en lui quelques changements, si par exemple il m'était arriver d'attirer son attention et de l'arracher à lui-même, alors je me serai senti coupable. Cela n'a d'importance que dans la mesure où ma sympathie – et mon amour, à vrai dire – l'aurait sans doute détourné de son innocence et, en un sens, rendu souillé. Assurément j'aurais souhaité opérer en lui quelques changements : j'aurais aimé le transfigurer, l'emmener loin de lui-même et de le rendre à lui tenant d'une Vie Nouvelle. Cela dit, je ne m'étais jamais senti en mesure de réaliser, en qui que ce soit, un tel mouvement d'une telle nature. Sachant mon incapacité sur ce point, sachant mon manque de vertu et de luminosité, il me semblait approprié de n'opérer en personne le moindre changement. À tous les coups, je ne supporterais pas la responsabilité de mes rapports. Je ne vis, pour n'affecter point le jeune homme dont j'étais et suis amoureux, qu'une possibilité. Et s'il est dit que « la réalité est décevante, les possibilités jamais » je pris tout de même le pas de réaliser la possibilité qui, à moi, s'offrait gracieusement. Il me fallait opérer en ce jeune homme aucun mouvement, ne l'affecter jamais en rien, entretenir avec lui un rapport réduit à néant ; j'avais à tenir mes sentiments secrets. Les mouvements de mon cœur devaient rester solitaires, et mon âme embrasée danser seule au bord d'un gouffre, sans jamais l'inviter à danser. La situation m'appela à lutter gravement contre les forces qui m'attiraient vers lui – comme il arrive qu'une planète en attire une autre – et me tenir toujours à distance, comme un satellite. Si je l'avais par trop approché, alors je l'aurais affecté, empiété sur son espace ; il eu été rendu différent de ce qu'il était avant notre rencontre, et je ne voulais pour rien au monde le rendre si différent qu'il se senti étranger à lui-même. Je m'isola, donc. Avec mon secret, donc ; loin de lui et le laissa en paix avec lui-même et ses rapports. Et j'y réussi apparemment si bien – pour le coup, je croirai aux apparences – que mon premier bonheur est de ne l'avoir pas affecté. Assurément, il serait plus juste et plus amoureux que je n'éprouve aucun bonheur d'aucune sorte dans la mesure où mon indifférence se présenta comme la marque la plus haute de ma gratuité. Je cherche encore l'amour gratuit, et c'est pourquoi j'attends la mort du sujet qui est moi. Dans cet amour, dans cet amour exclusif, je veux tout entier mourir à moi ; ainsi seulement serais-je emmené, par mon amour, loin de moi-même sans jamais retourner à moi (puisque moi il n'y aurait plus). Cela dit, je n'évoquerai pas mes malheurs si ils ne sont pas malheurs pour le jeune homme dont je suis toujours épris ; lui tout entier, l'ange, capte mon attention et mon regard exclusif. Il n'est pour moi l'occasion de rien, il n'est pas pour moi l'occasion d'être poète, romancier ou philosophe, il est pour moi l'exclusivité. Que dis-je ? Il n'est rien pour moi puisqu'il est tout à lui. Quant à moi, je suis de même tout à lui, et je me suis rendu. Lorsqu'on m'invite à me rendre en quelque endroit, je n'ai plus rien à rendre ni ne suis plus rien à rendre.
En songeant à tout cela, je me dis que tout amoureux, s'il est prudent, doit se considérer d'emblée comme un monstre. Ce n'est que de cette sorte, en se considérant soi-même comme un monstre, que l'on n'actualise aucun geste. Nos gestes, nos mouvements les plus brusques et les plus doux – existe-t-il seulement de doux gestes ? – ne demeurent jamais que des idées qui nous malmènent pour le bonheur de celui que l'on aime. S'il savait quelque chose de l'affaire, alors – ainsi que je l'ai déjà dit – tout serait perdu. Quant aux bêtes et aux monstres dont je suis la foire à moi seul, elles se retirent pour mourir et tout cela est très bien. Malheur en effet aux amoureux dont les soupirs éhontés avec les souffles chauds caressent le cou de leurs amants. Dieu garde les anges et le jeune homme dont je viens de parler de soupirants et de prétendants pareils !

Visite d'une propriété
Dans la chambre, les murs enduits de chaux étaient lézardés sous les effets de l'humidité. Mon amie et moi logions dans le residencial Madidi, à l'étage, dans une habitation avec balcon et vue sur une route asphaltée qui mène au fleuve. À gauche en regardant la rue du balcon, il y avait un grand arbre qui nous faisait un peu ombrage et rafraîchissait la terrasse. Ce jour-là, les eaux du fleuve étaient sortis de leur lit ; elles étaient arrivées jusqu'à une centaine de mètres de notre hôtel, en contrebas, et il y avait eu cinq noyés, une coupure d'électricité. Il nous était impossible de communiquer avec les habitants des villages et villes un peu lointaines, et la nourriture n'était plus acheminée. Nous manquions de réserves.Il faisait chaud. Dans la chambre 11 du Madidi, la douche était en marche. Je somnolais. Lorsque mon amie ferma la porte de la salle de bain, le claquement me réveilla ; la porte était fichue si bien qu'il n'était, à personne, possible de la fermer doucement et correctement. La jeune fille, Sophie, se douchait dans la salle à côté de moi ; couché sur mon lit, j'entendais comme elle était affairée dans la mesure où les fenêtres de la salle de bain et autres pièces manquaient de vitres. Il manquait d'isolation ; quant aux fenêtres qui donnaient de la chambre sur la rue, elles étaient recouvertes de moustiquaires. Entendre ce qu'il se passait dans la salle de bain ne me dérangeait pas outre mesure, excepté quand on y faisait nos besoins. Je passai quelques minutes de plus à somnoler durant que Sophie faisait sa toilette ; « T'aurais pas dû prendre la valériane, hier soir » me dis-je, mais j'avais eu sommeil et j'en avais bien besoin. En outre, je n'avais pas de quoi écrire, je n'avais pas de raison de dormir ; il me manquait l'enthousiasme et j'étais dans une phase de lecture plutôt que d'écriture.La jeune femme et moi ne nous étions pas parlé depuis qu'elle était réveillée, pas même depuis la douche où elle était et il était passé midi. Je m'ennuyais ; je tapotai le paquet de cigarette dans la poche gauche de ma chemise pour m'assurer qu'il était où je croyais l'avoir laissé, en sorti une L&M rouge, me baissai histoire de ramasser le briquet que j'avais laissé à terre la veille, et sortis fumer sur le balcon sans enfiler un short. J'étais en caleçon et il faisait chaud ; sur la gauche un peu au-dessus de moi, il y avait un grand arbre. Après avoir refermé la porte séparant le balcon de la chambre – qui elle aussi est bancale – j'allumai la cigarette puis je m'assis par terre, les pieds contre la balustrade coloniale, sous l'ombre projetée par l'arbre. Il y avait peu de monde dans les rues, quelques moto-taxis et motards indépendants ; j'entendis les voix enfantines portées par le vent et je vis un chien poursuivant son maître. Le maître était sur une moto, le chien à côté, il courait et aboyait ; je souris intérieurement et je soupirai. Le bruit de la douche ne s'était pas encore arrêté. On ira voir Térésa, non ? » dit Sophie.Dans la rue en contre-bas et sur la droite du balcon, en face, se trouvait un vendeur de pain de riz, fourrés au riz, cuñape, etc. L'homme avait la cinquantaine, assez jovial, toujours occupé ; son business tournait dans sa maison en bois un peu délabrée avec un toit de tôle. Enrique ! » répéta la jeune fille. Je n'entends rien ! » dis-je. J'éteignis le mégot, m'accrochai à la balustrade plutôt basse, et je me relevais par la force de mes bras, de mes jambes et de la balustrade tous trois engourdis par la fatigue. Tu disais ? » poursuivais-je comme Sophie n'avait rien dit depuis. On se prépare et on va voir Térésa, non ? » Oui, oui. » dis-je sans vraiment d'enthousiasme. Tu fais quoi ? » dit-elle. Pas grand chose. » J'ai presque fini. » Je ne mettrai pas long. » dis-je.J'entendais Sophie se brosser les dents, nettoyer, recracher l'eau, nettoyer, recracher l'eau. La porte s'ouvrit. Je pris un caleçon propre sous le bras ; je l'avais posé au bout de mon lit la veille, et je ramassai le linge de bain que j'avais laissé sécher sur la chaise en face de mon lit, contre le mur, à côté du téléviseur dont l'antenne était fichue. Je ne fais pas long. »Comme Sophie appliquait avec soin, sur sa peau, une liquide hydratant à la pomme verte, je pris ma douche, frottai mes bras, jambes, estomac et fesses histoire de me débarrasser du trop plein d'eau. Presque sec après l'affaire, je me séchai ; me rasa en quelques minutes avant de sortir de la salle d'eau. Mon amie s'appliquait du fond de teint, fard, etc. On va voir Térésa ? » dit-elle. On pourra lui demander pour le job. » répondis-je. Ah ! C'est vrai ; je lui demanderai. »Nous étions presque prêts ; il me restait à serrer ma ceinture – celle ornée d'un aigle argenté au niveau de la boucle. Nous dirions un aigle de l'armée SS allemande. Mon vieux short était desserré, il ne tenait pas sans ceinture. Pendant que je me préparai, Sophie saisit son paquet de L&M bleues – son briquet dans la boîte cartonnée et plastifiée – et alla griller une cigarette sur le balcon. Ma ceinture attachée, je l'y rejoins, sous l'ombre du grand arbre. Tu n'as pas envie de sucreries ? » me demanda-t-elle. Bah non, mais ce n'est pas parce que je n'en veux pas que tu ne peux pas en prendre. » répliquai-je. Ça ne m'enchante pas d'en acheter si tu n'en veux pas. » Mais ce n'est pas parce que je n'en veux pas que tu ne peux pas en prendre. »Un blanc coloré par les aboiements de chiens errants, les cris et courses des enfants, les motos-taxis qui parcourent le village nuit et jour. Térésa m'a présenté un type qui vend un terrain. Il vit ici. On lui demandera de nous faire visiter le terrain. » dit-elle. Oui, oui. C'est vrai, je cherche un terrain pour m'y installer. Un petit coin, un hectare. » répondis-je. Il doit être bien friqué, le type, il a une super maison et six terrains comme ça. » Bon, j'ai fini » dis-je. Allons voir Térésa. » dit-elle. J'acquiesçai, ré-ouvris la porte fermée du balcon, on entra ensemble dans la chambre. « T'es prête ? » lançai-je. « Oui, toi ? » dit-elle ; « Je suis prêt ». Comme je dis à voix basse « porte-monnaie, téléphone portable, clopes, briquet », tapotant la poche de ma chemise dans laquelle je mets mes cigarettes, puis me tenant les genoux d'un air perplexe, elle ouvrit la porte de la chambre et je la suivis. Comme à notre habitude, nous portions des sandales et des vêtements légers. Passé l'ombre projetée devant le Madidi et sur le balcon par le grand arbre sur notre gauche, il ferait plus chaud. Sophie ferma la porte à clé et me chargea de retirer la clé de la serrure réfractaire dont il semblait que j'avais compris le truc. Nous descendîmes les deux étages d'escaliers, replaçâmes la clé de l'habitation 11 sur son clou à un tableau suspendu. La sortie du residencial se présentait comme une porte de garage, grande ouverte le jour, et nous passâmes dessous. Nous avons tourné à gauche, puis sommes allé au bout de l'allée et, sur la droite (c'est-à-dire à l'Ouest en vérité) il y avait la pancarte d'une agence « Agency + Guesthouse : Mogli ». Il n'y avait cependant plus de maison d'hôte à cet endroit et le terrain m'était parti sous le nez, il venait d'être vendu ainsi que Térésa me l'avait confié. Sophie pris le pas d'entrer dans le Mogli demander Térésa, la patronne de l'agence. C'était une petite agence dont je n'avais jamais vu ni les dessous, ni le derrière ni le patio ; la pancarte avec le nom était située à l'entrée, elle donnait sur une rue sèche à vingt mètres des inondations. Les murs de briques étaient revêtus de chaux ou ciment – encore que la chaux coûte moins cher – et ils étaient peints en vert ; une carte du département de Béni punaisée au mur, à l'intérieur. Il y avait, à l'intérieur, quelques chaises en bambou, un banc recouvert de coussins dont les vertus font du bien au fessier, et des tables en bois avec cendriers. Invité par ces derniers, je jetai comme un clignement d'œil à la poche gauche de ma chemise, saisit une cigarette, la mis à mon bec et l'alluma. Is Térésa here ? » demanda Sophie à une garde d'enfants. Puis elle se tourna et me lança « ne balance pas ta fumée à la gueule des enfants » ; sur quoi je reculai sensiblement en tendant mon bras le plus possible loin des enfants. Mon short tenait toujours, mon aigle argenté toujours là contre la bouche de ma ceinture noire, un peu abattu et pensif, je fixais la carte du département que j'avais déjà vue quelques fois. Je revins à moi quand je vis la jeune fille, mon amie, se tourner vers moi.
- Térésa n'est pas là, elle reviendra plus tard » dit-elle ; ce que j'avais compris en n'ayant été absorbé par la carte qu'à demi.
- Oui, on reviendra. Elle m'a dit où était le terrain ; enfin, c'était très approximatif mais on peut faire un tour par là. » dis-je.
- Pourquoi pas ; nous n'avons rien à faire de toute manière, et il fait bon. » En se tournant vers la gardienne d'enfants,
-« see you » dit Térésa
- « hasta luegito » dis-je » ; nous repartîmes par le chemin que nous avions emprunté. La rue était large d'une dizaine de mètres. Les motos, qui sont pour la plupart des motos-taxis, roulaient généralement au centre tandis qu'en bordures, passaient les piétons et les chiens, et puis nous. Le côté gauche était longé par une allée de boutiques et de bureaux affiliés à des agences de voyage. Ce sont des nouvelles variétés de plants. Le côté droite, idem. Sur notre gauche, il y avait un vieil homme, avec une table devant lui. Sur la table, il y avait une glacière rougeoyante remplie de jus de coco ; c'était en-devant de sa maison timide, un peu reculée.
- Depuis le temps que j'en veux ! » dis-je en voyant qu'il y avait écrit « Coco » sur la glacière.
- Quoi ? » me dit-elle.
- Du jus de coco ! ». Elle suivit mon regard jeté en plein sur la glacière rougeoyante posée sur la petite table style table de camping, vit l'homme que je ne voyais pas comme j'étais absorbé par sa marchandise. Se trata de JUGO de Coco, no vez ? » dit-elle au marchand. Si, si, es jugo de coco. Seria un boliviano cinquenta el vaso. » répondit l'homme. Uno, entonces » répondis-je tout en fouillant les pièces de cinquante centimes de bolivianos dans le porte-monnaie que je venais de sortir de la poche gauche de mon froc bien attaché et serré ; « Aqui tiene » dis-je au marchant comme je tendais la main pleine des petites pièces que j'avais été content de trouver.Sur ce, le marchand et sans compter la donne, enleva la petite sous-tasse – qui servait de couvercle – du dessus d'une tasse vide ; il ouvrit la glacière rougeoyante et transvasa, à l'aide d'une bonne louche en métal, la coco dans la tasse vide. Et je bus ; et en buvant, je me souvenais comment Sophie m'avait parlé des sucreries un peu plus tôt dans la journée. Derrière nous, un très jeune gamin vendait des popcorn ; la brise en amenait l'odeur jusqu'à nous.
- Tu veux des popcorns ? » dis-je à Sophie. Et en faisant face au marchant de coco,
- Gracias ; rico estaba » dis-je.
- « Hasta luego » répliqua le vieil homme. Je fis de même. Nous allâmes, Sophie et moi, de l'autre côté de la rue, à dix mètres de là, auprès du môme à popcorns. À cette heure, vers une heure de l'après-midi, à cette heure de pointe, éviter les motos-taxis en traversant la route à pieds relevait un peu du parcours du combattant. Buenas ! » le garçonnet et nous simultanément. Combien c'est, le paquet ? » Un peso » dit l'enfant. On en prendra deux. » dis-je.L'enfant-vendeur nous donna deux paquets, je lui donna deux bolivianos et nous nous quittâmes en bons termes. Il faisait déjà un peu moins chaud que plus tôt dans la journée, mais plus humide. Les nuages commençaient à prendre une figure vaguement menaçante mais nous suivîmes notre « plan » : nous voulions visiter ce que nous pensions être le terrain à vendre, celui que je tenais à acheter, sur la base d'un à peu près géographique. Et puis, nous n'avions rien à faire.S'étant retenue de fumer plus tôt, devant les enfants, Sophie ne tint plus, s'arrêta et allumer une cigarette. Enrique, attends-moi... »Elle s'arrête toujours de marcher ou de faire quoi que ce soit lorsqu'elle allume une cigarette. Pour elle, on allume une clope ou on fait autre chose. Allumer, c'est sacré, il faut être méticuleux. Je l'attendis ; elle me rejoint ; nous continuâmes de marcher. De là où nous étions, restaient quatre rues à longer avant d'arriver à l'endroit de l'exercice militaire naval de Rurrenabaque. Je savais que le terrain était relativement proche de l'unité d'exercice naval et en direction de l'aéroport. Après une semaine passée dans le village, j'avais vu deux unités : la direction de l'autre était radicalement opposée à l'aéroport. Je décidai donc qu'il s'agirait de cette unité-là sans savoir s'il y en avait une troisième en quelque endroit plus éloigné et plus proche de la piste d'atterrissage. Passé la première rue, nous passâmes devant l'office fermé de la seule radio du village, la Radio Uno, où avait postulé Sophie quelques jours auparavant. Elle était en manque d'argent ; en attendant de dégoter une source de revenus, je lui en prêtais et, puisqu'elle ne supportait pas l'idée de devoir, nous avions convenu qu'elle me rendrait aussitôt que possible. Depuis, elle cherchait à être embauchée dans quelque branche sans prétention spécifique : elle avait essayé en tant que coiffeuse, serveuse, communicante au poste de radio, gardienne d'enfant. De la Radio Uno, il nous restait deux allées, deux blocs de rue jusqu'à la base navale. À côté, nous pensions y trouver le terrain que nous avions l'intention de visiter puis, s'il nous plaisait, d'acheter. Ici, à quelques centaines de mètres du centre, nous étions déjà suffisamment excentrés pour que ne viennent nous gêner aucune moto. Les routes étaient pratiquement désertes ; il y avait quelques chiens errants, des débris et des conserves vides rouillées. L'air semblait plus lourd qu'à midi, les nuages un peu plus sombres. Nous nous sentions cependant à l'abri de la pluie.Arrivés devant les bâtiments de la base d'exercice militaire naval, la route se changeait en pavés. Nous nous plaignions un peu de la rudesse du sentier ; l'emprunter me semblait d'emblée difficile, compte tenu de mes blessures aux pieds. Nous fîmes deux-cent mètres en direction ouest, en longeant le muret qui sépare les habitants de l'enceinte militaire ; avons admiré les terrains « sauvages » du côté affecté par les soldats, et avons rebroussé chemin. Nous avions terminé les popcorns ; une demie-heure avait passé. Peut-être moins, je ne sais pas.
- J'ai envie d'une sucrerie. » dit Sophie.
- Alors achète-en une. » dis-je.
Elle n'appréciait pas faire usage de mon argent et mon désintérêt pour l'entreprise des sucreries ne l'y appelait pas. J'aurais assurément eu du plaisir à la voir manger ; elle en ignorait tout. Je vais en acheter, je crois. Oui, oui, je vais en acheter, je crois. »En bordure de route, il y avait une boutique dans laquelle j'avais eu l'habitude d'acheter mes cigarettes et celles de Sophie. L&M rouges et L&M bleues. Puis, comparant les prix imposés par ce boutiquière avec d'autres marchands, je décidai de me fournir ailleurs en tabac. Mon amie monta dans la boutique située en contre-haut de la route, et saisit un Twix que je payai rapidement. Me connaissant, le marchant me demanda ce que je faisais ici et d'où je sortais.
- Nous sommes allé au sud-ouest, plus proche de l'aéroport, histoire de visiter un terrain mais nous ne l'avons pas trouvé. » répondis-je.
- Vous voulez acheter un terrain ? » dit-il.
- Oui, oui.
- C'est difficile d'en trouver, par ici. Je verrai ce que je peux faire et on en reparlera, joven. »
- D'accord, bien le merci. » répondis-je en espagnol. Sur quoi nous nous quittâmes lui, Sophie et moi. Tu n'as pas faim ? » demandai-je à Sophie. Si. Pourquoi crois-tu que j'ai mangé un Twix ? » dit-elle. La Casa de las Turistas, ça ne te tente pas, ce truc là ? » Pourquoi pas. » Avec un nom pareil, j'ai plutôt tendance à éviter mais c'est tout près, on le voit d'ici. » dis-je en montrant l'institution du doigt. C'est excellent, comme nom. Nous rencontrerons plein de touristes ! » Justement... » répondis-je. Nous sommes allés à la Casa de las Turistas, un café-restaurant au deuxième étage d'un immeuble. Les escaliers étaient d'un bois usés par les mites et l'humidité, il sentait le bois humide. Les rampes de l'escalier étaient de bambou peint. Je songeai qu'il s'agissait là d'une peinture de mauvais goût. Au deuxième étage, dans le café, il y avait une table de billard à 10 bolivianos l'heure : plus cher que dans les autres cafés du même genre. Le mobilier était en bois, et il y avait des dessous de plat en osier.
- Un cendrier, s'il vous plait ! » dis-je d'un peu loin à la serveuse. Elle avait l'air renfrogné, plutôt antipathique, dans des relations pas au net avec les touristes. Je songeai que c'était étrange pour un café de ce nom là, « ... la maison des touristes ! ». Je fus surpris lorsqu'elle nous amena un cendrier de verre. Dans cette région, dans les cafés, le bois est maître et roi et bon marché. En même temps que le cendrier, la serveuse rendit une carte à chacun de nous. Sur les tables, il y avait les serviettes et je me saisis d'une en vue d'écraser les insectes qui parcouraient la surface. Sophie étant assise, il lui était facile d'incendier une cigarette. Je fis de même.
- Tu veux quoi ? » dis-je. C'est une question que je pose toujours.
- Je commande toujours des choses dans les mêmes ordre de prix que ceux qui m'accompagnent. J'hésite entre une omelette et un petit déjeuner continental. » répondit-elle. « Et toi ? ». Je ne sais pas trop. Un sandwich au poulet, je dirais. »Revenant avec dans ses mains le calepin propre au noble métier de serveur, la serveuse fit mine d'interroger et d'attendre. Elle ne dit mot cependant. Un sandwich de poulet », demandai-je. « Ya no hay » me dit-elle ; il n'y a plus. Il parait que c'est dû à l'inondation. Ce n'est pas la première fois. Depuis que les rues du Sud sont inondées, on ne trouve plus grand chose. Il n'y a même plus d'ananas au marché en section fruits. Ce bordel a fait cinq morts, mine de rien. Alors une tarte avec de la glace. » repris-je. « Ya no hay ».On aurait dit un disque rayé. Elle se répétait parfaitement : même assurance, même posture, ton identique, même désintérêt. L'affaire commençait à me souler. Dans la matinée, j'avais tenu à siroter un jus de pêche et il n'y avait pas non plus. C'était ailleurs et il n'y avait pas non plus. Tu veux quoi ? » demandai-je à Sophie. Una omelette, por favor » dit-elle à la serveuse qui acquiesça. Lo mismo » suivis-je, Pareil.Comme la serveuse parti donner l'ordre aux cuisines, je regardai le paysage tandis que mon amie s'occupait à écraser les insectes moyennant une serviette laissée sur la table du café. L'arène dans laquelle nous nous trouvions offrait la vue sur la rue qu'elle surplombait, et puis sur les montagnes boisées au nord. En regardant bien, j'aperçus une croix chrétienne au sommet d'une verte colline de Bolivie.
- Ça, c'est pire que le Calvaire de Copacabana ! » dis-je.
- Quoi ça ? » demanda-t-elle.
- La colline, il y a une croix au sommet, sur ta droite. Ça, c'est le vrai Calvaire ! ». Quelques semaines avant de venir à Rurenabaque, nous étions passé par Copacabana où nous avions pratiqué une colline nommée Calvario. Cela ne nous avait demandé qu'une quarantaine de minutes, relativement peu d'efforts. Arrivés au sommet, nous en avions eu pour nos efforts, c'est-à-dire pour rien du tout ; la vue était pénible et la surpopulation touristique atroce. Elle vit la croix au sommet de la colline verte. J'espère qu'on peut monter.
- J'adore la marche en montagne. Enfin, là ce serait plutôt de l'escalade... » dit-elle. Je demanderai à la serveuse. »Nous avons passé les dix minutes suivantes à fumer, écraser les insectes, penser au terrain que nous venions de voir, lequel nous supposions être à vendre. À mesure que j'y pensais, je sentais en moi se lever l'enthousiasme comme il arrive que la pâte feuilletée lève. Je tenais à acheter un terrain. Je n'avais pas eu cette envie tout de suite, c'était venu d'un coup. Avant ça, je n'avais pas envie de me fixer. À mon sens, si les hommes ont deux jambes, c'est qu'ils ne sont pas faits pour s'enraciner. Cet après-midi là, mon ventre grondait, mon attente taraudait et j'étais fatigué. Fatigué mais enthousiaste.
- Elle en met, du temps. » dit Sophie.
- Tu l'as dit. Elle en met, du temps » rétorquai-je. « Et je n'ai pas envie de fumer » ; je sous-entendais qu'il n'y avait rien à faire. Quand on n'a même plus envie de fumer, il n'y a plus rien à faire.
- Eh ! » s'exclama-t-elle. La serveuse vint avec les deux plateaux, sans sel ni poivre et j'étais trop fatigué pour lui demander des efforts ; pour attendre, surtout. Il nous a quand même fallut insister pour qu'elle nous apporte des couverts. Ceux-ci étaient enroulés dans des serviettes. Je saisis la serviette avec les couverts en son dedans, déroulai la serviette, nettoyai le couteau puis la fourchette au creux de la lingette. Dans cette région, nous ne savons jamais – j'avais envie de le dire à Sophie, mais je préférais qu'un déjeuner demeure dans une ambiance monacale. Quand on mange, on ne fait pas autre chose ; le repas, c'est sacré. Elle est attrayante, cette verte colline escarpée avec sa croix au sommet. Mes doux songes au ventre creux (car il y a des songes dont le ventre est plein, d'autres qui ont les mains crochues, etc) m'animèrent tels que je demandai à la serveuse s'il était possible de pratiquer la colline avec sa croix, de où, s'il fallait un guide. Positif à tout sauf au guide, nous étions contentés Sophie et moi, et faisions le projet de monter le Calvaire de la région un jour prochain. Bon appétit. » dis-je de retour à mon assiette, la tête moins occupée à songer que le palais à saliver. « Hum » fit-elle d'abord, comme nous faisons toutes les fois que nous sommes surpris la bouche pleine et pleine d'impolitesses, « Bon appétit ».Les ventilateurs de la Casa de las Turistas tournait. Il faisait chaud. Pour dessert, nous commandions quelque chose qui n'était pas plus en stock que ne l'était le sandwich de poulet. Si la saison des pluies et les inondations avaient bon dos, les cinq morts un peu moins. Sophie et moi décidâmes que nous irions peut-être prendre un dessert ou une crêpe ailleurs et que la serveuse de la maison des touristes ne méritait pas de pourboire. Elle s'était montrée particulièrement lente, il nous fallait toujours l'interpeler, elle répondait sans conviction, ne présentait ni joie, ni sourire simulé, ni aucun intérêt particulier ; il n'y avait pas ce que nous avions commandé en premier lieu, etc. Nous avons attendu un bon quart d'heure avant de lui demander l'addition. Comme la serveur des touristes n'avait pas pointé le bout de son nez en ce temps, je commandai à une dame située dans les cuisines de nous faire amener l'addition et j'allai me rassoir. La serveuse nous apporta l'addition qu'elle jeta presque sur la table, d'un air de dédain, ce qui suffit à clore définitivement la question du pourboire. Je sortis cent bolivianos de mon portefeuilles, les laissa au-dessus de l'addition avec un verre en-dessus des deux papiers pour m'assurer que rien ne s'envola. L'employée dédaigneuse revint quelques minutes plus tard, pris le billet et rendit trente-trois bolivianos ; nous partîmes de là jusqu'au Mogli situé en face et un peu sur la droite. Du Mogli, nous ne voyons pas le Calvaire. L'agence est située au rez, séparé de la rue par un petit montant de ciment. Les chiens errants ne font de foin que la nuit ; ils se reposent en cet instant. Les motos-taxis passaient toujours, et nous entre elles, à pas lents et désinvoltes. Nous traversions la route étroite, enjambions le muret, entrions dans le Mogli pour la seconde fois de la journée. Sophie avait aperçu Térésa de la rue. Buenas tardes » avons-nous dit. Si les lèvres de Térésa mouvèrent, je n'entendis pas ce qu'elle dit. Les bruits des moteurs étaient trop intenses. Je supposai cependant qu'elle nous répondit quelque chose comme « buenas tardes », bonjour. Comme il était convenu qu'elle nous présente au propriétaire et vendeur de terrain, elle se leva sans conversation, portant contre elle son dernier né. Venez donc, je vais vous présenter à l'homme qui vent le terrain » dit-elle dans un anglais relativement élémentaire. Et nous la suivîmes.Nous avons traversé la rue, nous sommes retrouvés du côté de la Casa de las Turistas, sommes allé jusqu'à l'angle à notre gauche, et avons continué tout droit à partir de là. Le foyer de l'homme propriétaire du terrain, lequel nous avions à rencontrer, se trouvait à peu près en face du Mogli que gérait Térésa. Celle-ci nous introduisit à l'homme. Natif de Bolivie, il était d'une stature robuste, mesurait au moins un mètre quatre-vingt, portait sur la tête un couvre-chef rouge, une chemise grisâtre ; il avait, au visage, quelques rides, le teint hâlé, les cheveux grisonnants, l'air plutôt jovial. Présentations faites, Térésa nous laissa et rentra au Mogli.
- De quelle taille cherchez-vous votre terrain ? » dit-il à Sophie.
- De un hectare. » répondis-je, un hectare. L'homme enleva sa casquette. La température avait baissé ; il faisait plus lourd. En fait, je possède six terrain d'à peu près un hectare. Le gouvernement interdit qu'un particulier possède autant de terrain, ils m'ont donc sommé d'en vendre une partie. »
- Il est loin d'ici ? » dis-je.
- À deux minutes en moto. »
- Est-il viabilisé ? Y a-t-il de l'électricité, des arrivées d'eau ? » Oui, je compterai ça sur le prix de la parcelle. Nous irons à six heures et demie. » Aujourd'hui ? » demandai-je. Aujourd'hui, oui. Ça ne vous convient pas ? » dit-il. Si si, il n'y a pas de problème ».Sophie s'était tenue à côté de nous, ce qui n'empêcha pas l'homme de répéter les termes exacts de ce que nous venions de discuter, et dans la même langue que nous l'avions dit. À six heures et demie, ce soir, alors. » ajouta-t-il. D'accord. » Si je ne suis pas là, vous pouvez frapper contre la porte et je viendrai, je serai sûrement à l'étage au-dessus. » Pas de problème » dit-elle. À six heures et demie, alors » dit-il. Oui, oui, à six heures et demie. »Nous nous sommes serrés la main, puis Sophie et moi sommes retournés à l'hôtel. Sur le chemin, un bonhomme un peu joufflu et gai épuisait des pains de riz. Nous en avons acheté deux pains de riz fourrés avec un fromage étonnamment gouteux pour la région ainsi que deux pains de riz simples. Il était à peu près cinq heures : nous n'avions plus qu'une heure et demie à patienter avant d'aller visiter le terrain que nous projetions depuis quelques jours déjà – et moi depuis quelques mois déjà. De retour au Madidi, nous avons fumé quelques cigarettes sur le balcon dont la moitié est rafraichie par le grand arbre et sa grande ombre.
- Tu les trouves comment, ces pains de riz ? » demandai-je.
- Excellents » dit-elle, « ils seraient mieux avec du sucre ou dans du thé ».
- On n'a ni thé ni sucre » acquiesçai-je comme pour signifier « c'est bien vrai ! ».
- Et toi ? »
- Très bons, mais ils seraient encore meilleurs dans du sucre et de la cannelle ou bien dans du thé. » dis-je, « il faudra en racheter, en plus le gars était bien sympa, jovial ».
-Il faudra, oui. » Nous rentrâmes dans la chambre. Un seul mur de la pièce était sale et lézardé. Je songeais qu'ils avaient été rénovés tous excepté un.
- Enrique ? » dit Sophie.
- Hum ? »
- Tu vas faire quoi en attendant six heures et demie ? » demanda-t-elle.
- Lire Hemingway, je crois. »Elle savait fort bien ce que ça voulait dire : que mon ordinateur portable était libre. J'y avais conservé quelques films, un certain nombre de séries animées japonaises et un soupçon de séries américaines. Toutes les fois que je lisais, l'ordinateur était libre pour sûr et Sophie en profitait pour visionner, avec le plus haut intérêt, quelques séries américaines. Ce qu'elle fit. De mon côté, je parcourus quelques nouvelles de E. Hemingway tout comme je l'avais suggéré : En contre-bas, etc.À six heures vingt, je refermai le livre et me mis en mouvements à nouveau. Toute l'après-midi, une mèche rebelle de cheveux m'avait dérangé, sur le côté gauche, au niveau de l'oreille. J'enfilai mes savates avant d'aller dans la salle de bain en espérant que le claquement sec de la porte extirperait Sophie de sa séance cinématographique. Je fis couler l'arrivée d'eau – le robinet – passa ma main sous l'eau tempérée puis dans mes cheveux, et à nouveau sous l'eau puis dans mes cheveux, puis je plaçai les deux mains histoire que le puits fût plus grand et les efforts moindres. J'ajustai mes cheveux mouillés en les frottant d'abord très vivement avec le linge de bain, puis en les ramenant, avec les doigts, à une forme moins anarchique ; plus organisée. En sortant de la salle de bain, j'avertis Sophie que nous irions revoir le vendeur du terrain immédiatement, à quoi elle répondit « deux minutes de plus, l'épisode touche à sa fin ». j'acquiesçai, les deux minutes passèrent et Sophie fit comme elle avait dit. Nous allions donc, et au sortir de la chambre, mon amie me laissa une fois de plus retirer la clé de la serrure si semblable à un piège. Je déteste ces clés et ces serrures, on croirait dévisser et tortiller une tique prise dans le corps d'un chien.Il était six heures et demie et il faisait bon tiède, presque chaud, toujours lourd et la grisaille au-dessus de nous ; la brume au fond de la vallée. Je songeai qu'il fallait faire vite avant que le terrain ne se couche. De toute les manières, le propriétaire du terrain ne nous avait pas indiqué cette heure précise histoire que nous ne voyions le terrain que précipitamment et sans jugement : il nous avait autorité à le visiter seuls à n'importes quelles heures du jour ou de la nuit. Arrivés devant le locatif habité par notre homme, il attendait là, déjà prêt. Il n'avait pas remis le couvre-chef rouge dont il s'était débarrassé. Buenas ! » nous dit-il. En touchant Sophie sur l'épaule « je vais te montrer, suivez-moi, tu prendras une moto-taxi et ton ami montera avec moi. Suis-moi. » Nous suivîmes ses pas jusqu'à la station des motos-taxis. Notre homme parla quelques secondes avec un chauffeur, Sophie monta à l'arrière en répondant au signe de tête des deux hommes. Le propriétaire du terrain repartit vers sa moto, en face de l'entrée de son appartement deux étages, et me demanda de monter à l'arrière en bien m'accrochant ; ce que je fis. Je montai soigneusement, évitant de toucher le pot d'échappement – qui se trouve toujours du côté droite des véhicules à deux roues – en songeant à une fois où je m'y étais sérieusement brûlé. Nous avons démarré sur une route laissée plus déserte qu'en début d'après-midi. La moto-taxi avec Sophie démarra après nous ; le propriétaire montrait le chemin au taxista. Je remarquai rapidement que le sentier sur lequel nous pratiquions était complètement étranger à celui que nous avions pris l'après-midi quand nous sommes allés aux frontières de la base navale. Sur notre gauche, au Sud, le grand fleuve avait débordé. L'eau arrivait presque jusque sur le sentier en terre battue où nous étions. Pour calmer mes inquiétudes, le chauffeur et propriétaire du véhicule à l'arrière duquel je me postais, m'indiqua comment le gouvernement prévoyait d'ajouter, à la route, une trentaine ou une quarantaine de centimètres de hauteur. Le véhicule sur lequel était postée Sophie s'approcha du notre, et les deux chauffeurs, les deux hommes entamèrent la conversation comme nous roulions relativement lentement. De son côté, Sophie me fit un clin d'œil, attira mon attention, fit un geste de main et regarda, sur notre gauche, les maisons englouties par l'eau, les barques et la feuillue noyée. Je regardai, comme elle, le paysage exceptionnel qui se déroulait littéralement à nos côtés ; le ciel regardait, lui aussi, son reflet dans l'eau qui s'était introduite sur les premières rues de la côte et sur des kilomètres. Gêné où à cette heure, le ciel changeait de couleur tel que le spectacle du ciel et de la terre nous remplit elle et moi de quelque chose si semblable au vide. Nous l'appelons, je crois, plénitude – mais qu'importe. Comme je songeai à écrire toute cette histoire, je songeai qu'une telle situation avec l'eau et le ciel était indescriptible. Il fallait autre chose que des mots d'usages à décrire. Qu'importe ? Nous sommes arrivés, tous quatre, face à une zone à risque. Autour de nous, il y avait peu de bâtiments, la région paraissait excentrée et tranquille. Le risque, c'était des éboulis qui avaient pris sur la route, gravement précipités par les eaux. Ernesto, notre homme, s'arrêta avant les éboulis, le temps de considérer la situation : quelques centimètres d'eau, la route en terre battue creusée de nids de poules invisible, des pavés par dessus et des monticules ; « Enrique, dit-il, accroche-toi bien » et démarra rapidement. La moto sur laquelle j'étais ressemblait aux lézards dont on dit qu'ils courent sur l'eau ; la situation m'a aussi rappelé un livre que j'avais eu le devoir de parcourir lorsque j'étais dans ma dernière année de scolarité obligatoire : Le salaire de la peur. Arrivés derrière un jeune motard timide et vacillant, Ernesto lui cria « Apurate ! Dépêche-toi ! Dépêche-toi bon sang ! Allez, allez, oui ! On y va, dépêche-toi ! » ; le jeune homme, de son côté, se mit de côté pour de bon. Avec sa peur et son dépit, il en avait eu pour son compte et nous, nous avions pratiquement passé la zone sensible. La suite fut de la terre battue sèche ; les nids de poules visibles. Où la route se sépare en deux, nous prîmes la direction droite, c'est-à-dire nord, vers l'aéroport de Rurrenabaque – dont je n'ai jamais aperçu la piste. Je me retournai pour tâter l'humeur et les impressions de Sophie qui semblait vivement rassurée que les éboulis se trouvent derrière nous. J'avais six terrains comme ça » répéta Ernesto. Et ? » dis-je. Ils m'ont tout pris, au gouvernement, ils m'ont sommé de les vendre. Ces salauds m'ont tout pris. Avec celui-ci, je voulais faire un coin pour les fêtes et la famille mais je dois le vendre, ils me l'ont pris aussi. » je hochai la tête pour dire « je vois ». « Vous verrez, Enrique, il est très agréable, ce terrain là. » Oui » dis-je à mi-voix étourdi. On y est presque, ne vous inquiétez pas » dit-il. J'ignore en vertu de quoi Ernesto crût que je m'inquiétais. « On y est presque, c'est un des derniers terrains qu'il me reste ; ils m'ont tout pris, vous voyez ? ». J'ai feint la surprise, « que macana ! » dis-je.Nous roulions lentement sur la route en terre battue avec graviers, soulevant derrière nous un nuage de poussière. Sophie et son moto-taxi étaient à notre gauche, un peu reculés, et il y avait des plantations de platanes des deux côtés de la route ; nous n'apercevions plus les eaux sur notre gauche, mais de hauts platanes un peu mûres. Nous nous étions éloigné du centre du village et ça me taraudait. Ce devait bien être à cinq minutes, en moto, du centre-ville et des plantations de commerces. « Quand bien même c'est excentré, me dis-je, c'est sur la route qui mène à l'aéroport et les touristes seront obligés de passer par là pour aller au centre du village. C'est un bon point » je m'étais assez bien convaincu quand nous arrivions à l'entrée d'un très vaste terrain à semi boisé protégé par des fils de fer barbelés. Je descendis de moto comme le moteur tournait encore, je descendis par la gauche afin d'éviter le pot d'échappement disposé sur le côté droite des motos. Derrière nous, Sophie sauta de moto à son tour, et je payai trois bolivianos cinquante au chauffeur de taxi. Ernesto demanda aimablement au chauffeur d'attendre ici, ainsi qu'ils l'avaient déjà convenu auparavant : nous irions jeter un œil à la parcelle.De l'entrée, j'apercevais un terrain vague gazonné ; il était sur ma gauche. Sur ma droite, il y avait un terrain relativement plat, moins gazonné que le premier, déjà boisé de platanes, manguiers, citronniers, arbres producteurs d'avocats, etc. À une trentaine de mètre de l'entrée, sur le terrain boisé, il y avait, au centre d'une terre humide et fraîche entourée de grands arbres, un patio couvert et dont le sol enduit de ciment était à moitié recouverts de dalles de carrelage. Ernesto nous fit visiter le terrain sur la gauche, plane et découvert, puis le second terrain attaché ; il n'y avait qu'une ligne de démarcation entre les deux lotes et c'était les grands platanes. Derrière le patio cimenté, nous vîmes une barrière qui décrivait un carré : c'était une porcherie boueuse ; et sur le côté droite du patio, un poulailler et deux cabanes, dont une habitée par les travailleurs d'Ernesto dont on vit en lui un businessman. Il faisait toujours tiède et humide, et sous les platanes nous fûmes piqués par les moustiques de la région. Après avoir marché en long et en large des deux terrains non-démarqués – ou démarqués tout naturellement – Sophie rejoignit le moto-taxi tandis que je montai à l'arrière de la moto d'Ernesto, le propriétaire et businessman. Nous rentrâmes et convinrent que nous nous reverrions le lendemain histoire de jeter un œil aux impôts, actes de propriétés, et de discuter le prix de la parcelle qui nous avait le plus attiré l'attention à Sophie et moi : l'hectare boisé avec son patio cimenté et carrelé en son centre. Pour ce soir, nous avions à boire un verre au Monkey, où ils passaient de vieilles musiques américaines et européennes dont les notes nous enveloppaient comme un linceul nostalgique ; comme si l'on nous avait entouré avec lorsque, nous étions nouveaux-nés. En pensant au terrain et aux perspectives qu'il nous offrait, j'observai les murs boisés du Monkey, avec le toit en tôle et sa doublure de paille, et les lampes taillées dans du bois creux à l'image des lampions que l'on présente à Halloween et que l'on a taillés dans des courges. Quelques heures passèrent ; et le cendrier de bambou, à notre table, était rempli de cendres. Dans le nuage ouatiné de fumée, reflétaient mes projets avec mes idées vagues.
Cinq noyades
Ce qui s'est passé le vingt-trois février 2011 était terrible. Ce qui était terrible et qui s'est passé le vingt-trois février 2011 fut ignoré par la plupart des européens. Les Nouvelles étrangères n'ont pas évoqué l'affaire terrible. C'était en Bolivie, dans un petit village touristique du département du Béni, à une époque où aucun gringo n'habite. Je me trouvai à Rurrenabaque, ce jour-ci, et le fleuve avait débordé. Avec quelques mètres d'eau supplémentaires, le Residencial Madidi se serait trouvé les pieds dans l'eau pendant que d'autres avaient la tête et les poumons bel et bien en dessous de l'eau.
- Espera pues ! Je remets le courant ! » cria-t-il du haut de la tourelle, en espagnol. « Alors, c'est bon ? ». Rien ! » répondit l'autre. Quoi ? ». Pas de signal ! » cria-t-il plus fortement. « Ernesto, che ! Écoute, j'ai les gosses à garder, je t'avais dit, je dois y aller. » poursuivit-t-il. Carrajo ! Attends, je quitte le courant, dis-moi où en est le compteur. » Aroldo arrive dans cinq minutes, je t'attends au Camila tout à l'heure, suerte ! » dit-il. Attends ! Et Aroldo ? » demanda Ernesto. Dans cinq minutes. À toute ! » dit l'autre.Ernesto était demeuré perché toute la matinée à réparer le générateur de courant, et ils criaient son collègue et lui, vu la hauteur de la tourelle où Ernesto s'était aventuré. L'autre avait gardé les pieds dans l'eau ; il avait eu de la chance, resté indemne et sans morsure. Dans l'allée où il y avait la petite tourelle avec Ernesto posté en haut près du générateur, l'eau était montée à une cinquantaine de centimètres, s'était introduite dans les habitations, et les commerces étaient fermés – les stores et les grillages baissés. Il faisait bon, le ciel était blanc sale, le vent léger remuait vivement les vêtements d'Ernesto que l'on vit, à deux reprises, tenir sa casquette d'une main pour ne pas qu'elle fut emportée. L'allée était droite et plate sur plus de quatre kilomètres ; au centre on apercevait une démarcation entre les deux pistes de la route bétonnée tandis que les motos-taxis circulaient indistinctement sur l'un et l'autre côté dans les deux sens. La rue parallèle répondait à une physionomie proche, à l'exception des quantités d'eau qui la noyait. Nous parlions de plus de trois mètres d'eau ; nous disions que l'eau s'était introduite dans les rez-de-chaussées des maisons, qu'elle remplissait du sol au plafond. L'eau avait recouvert la route, les douves en bordure de route, les trottoirs en contre-haut des douves, et les maisons en retrait par rapport aux trottoirs cimentés.Ernesto réparait le générateur de courant électrique afin d'alimenter à nouveau le centre du village. D'autres que lui travaillaient, avec autant de succès qu'Ernesto, dans l'acheminement ; nous manquions d'un certain nombre d'aliments. Devant les maisons individuelles, les locataires et propriétaires balayaient désespérément l'eau en direction de la route qui se présentait maintenant comme le lit des bras du Béni.En attendant l'arrivée de son fier collègue Aroldo, Ernesto descendit de la tourelle, de l'échelle, puis – les pieds dans l'eau jusqu'aus genoux en dépit de sa grande taille – alluma une cigarette et dégotta, dans le local de sa compagnie, une bouteille de rhum brun. « Tout est question de noyade » songea-t-il, « je noie mon chagrin » il éleva la tête au ciel clair, « cinq morts, cinq noyés » baissa la tête, remua les pieds, expira très profondément, « et mon connard de frangin qui n'a rien trouvé de mieux à faire que mourir avec eux ». L'homme mince et grand, les pieds dans l'eau, tenait à réparer le générateur d'électricité. Y arriver, y réussir, lui aurait donné l'impression d'une victoire sur l'inondation ; les yeux dans le vague, il attendait Aroldo. Le rhum brun était excellent : c'était du Havana sept ans d'âge. « soixante bolivianos la bouteille... » songeait-il, « soixante bolivianos pour toi, du rhum brun pour toi, frangin » ; il leva son verre au ciel avec ses yeux, et but.L'eau était épaisse, brune et boueuse ; on s'y baignait. Les cultures étaient détruites, l'acheminement en déroute, l'électricité parti, et il y avait cinq morts et le frère d'Ernesto était l'un d'eux et les enfants se baignaient dans l'eau coupable. C'était dégueulasse ; il n'y avait que ce sacré rhum cubain pour être bon. « Le rhum cubain, c'est bon, mais pas Cuba » il y avait vécu trois ans et ça lui rappelait – Cuba avec son Golf Stream et toute son eau – cette sacrée inondation. « Cette cigarette pour toi, ce rhum pour toi » chuchota-t-il aux nuages. Et il but.Une heure avait passé depuis que l'autre était parti garder ses gosses tandis qu'Aroldo ne venait pas. Ernesto aussi avait des gosses à garder ; il avait un gosse sauf de toute cette histoire. Aujourd'hui, l'homme mince, grand et un peu ivre avait tenu à penser loin de son gosse. Il avait honte d'avoir le cafard pour toute cette histoire. La veille, Ernesto et son enfant de quatorze ans eurent une discussion, « oui, la discussion » songeait-il :
- Écoute, il est mort et nous ne le reverrons plus. Il n'a plus rien à faire mais nous, nous avons encore beaucoup de choses à faire, nous devons y penser puis les faire. On ne peut rien pour les cinq autres. » Tu es froid » répondit Alfonso, le môme. « Tio est mort, Tio est mort et tu t'en fous. C'était ton frère ! » il secouait son père, baissa le visage et pleura. Ne pleure pas, ça va alimenter le fleuve. » Al pleura d'avantage. « Tu sais, il faut s'occuper des vivants, pas des morts, c'est tout ce qu'il nous reste : les vivants » poursuivit Ernesto. Il avait tenu à se montrer grand, fier et fort devant le regard de son fils, et son fils était fragile devant lui.
Il était quatorze heures. Ernesto fumait tandis que Aroldo ne s'était pas rendu. La bouteille de rhum, à côté de lui, fut vidée. Le vent fit s'envoler la casquette que portait Ernesto, puis éteignant sa cigarette, le vieil homme laissa retomber sa tête sur la surface plane de la vieille table, dans le local de la compagnie électrique ; et l'homme pleurait. « Cinq morts... cinq noyés... où en suis-je, Al ? Et moi ? » songeait-il. Le centre-ville demeurait sans courant – « Je voudrais tant que tu sois là. » dit-il en lui-même. Ernesto rejoignit son fils, une fois remis plus sobre et le cafard passé ; il donna dans l'accolade, l'enlaça et ensemble ils pleurèrent. Sur la tombe du frère d'Ernesto, ils déposèrent des fleurs et prirent un peu soin du mort ; à présent il fallait aussi survivre, un pied passé le seuil de la mort et l'autre pied encore dans la boue. Il y a des parties de soi que l'on perd à jamais. À celles et ceux qui se sentent étrangers à eux-mêmes, il faut apprendre à se connaître à nouveau et une vie n'y suffit pas. Ceux qui échouent passent l'arme à gauche ; la plupart du temps, c'est avec un trou rouge du côté droit, un revolver dans la main distendue.

lundi 28 février 2011

La philosophie dans la détresse

Je n'ai plus un sous en poche. J'ai bien essayé d'être honnête, j'ai travaillé comme serveur dans des cafés et restaurants, j'ai œuvré sur les chantiers, j'ai enseigné pour quelques pièces, j'ai bossé dans les compagnies de téléphone, mais aussi comme coiffeur, j'ai même travaillé sans revenu et par honnêteté. Mon père me disait que l'honnêteté payait. Non, il disait que la malhonnêteté ne payait pas : ça ne voulait pas dire que l'honnêteté payait – je ne le comprends qu'aujourd'hui.
J'ai bien essayé aussi d'être malhonnête et j'avais eu droit à la prospérité avant que la préfecture ne me confisque mes six lotes de terrain et la maison dans laquelle je vivais. Aujourd'hui, je n'ai plus ni toit ni maison et je n'ai plus de sous en poche. Je crois qu'elles sont trouées – mes poches.
Il y a eu des inondations, dans le village, ici, il y a quelques jours et mille de mes compatriotes sont dans la même situation que moi. L'eau a pris leurs tracteurs, leur bétail, leurs maisons et leurs cultures et elle ne veut pas les leur rendre. La préfecture non plus ne veut pas les leur rendre. Nous sommes sans sous, eux et moi, et j'ai le ventre creux ; il gronde – mon ventre – et j'ai faim et, en grignotant La philosophie du droit au coin du fleuve impassible que j'ai prié sans cesse avec mes amis et compatriotes sans sous et sans peau sur les os, je me demandais comment la philosophie pouvait m'aider à me sortir de cette affreuse situation. Si la philosophie ne peut ni m'aider ni me sauver, je prie pour qu'elle aide mes amis démunis au bord du fleuve. D'ici quelques jours, à ma mort, je leur léguerai tout ce que j'ai, je leur léguerai La philosophie du droit : ça les rassasiera peut-être.

dimanche 16 janvier 2011

Petite histoire danoise

Interlude, entre deux commentaires sur SCHELLING.

Il y a la Grande Allemagne et le petit Danemark. Le petit Danemark n'est pas annexé à la Grand Allemagne, mais il en est géographiquement si proche, il en est linguistiquement si proche (le danois est une langue germanique récente, qui ne pris son essor qu'avec Saxo Grammaticus au 11ème siècle ; et l'allemand est encore couramment parlé au Danemark) que nous disons du Danemark qu'il s'agit de la petite Allemagne. Depuis Hegel, la Grande Allemagne est devenue l'immense Allemagne : Hegel sait tout, il détient le savoir absolu, l'immense Allemagne sait tout elle aussi. Le petit danois, le veilleur de Copenhague dont le dos est tout étrangement recourbé ainsi que les portraits nous le montrent (est-ce de porter le joug allemand ?) vient au devant de la scène, de nuit, sous la lumière tamisée d'un lampadaire ; il emprunte une voix pseudonyme, cassée et duplice, se tourne et se retourne comme il arrive qu'un insomniaque se tourne et se retourne dans son lit, et griffonne enfin, non ! Il murmure enfin « Hegel a tort. Il nous est impossible de savoir ce qu'on vit, et de vivre ce qu'on sait ». Certains compatriotes danois pensent avoir entendu le vent, il y a déjà quiproquo, il y a déjà méprise. Ceci dit, le veilleur cours de l'autre côté de la rue et ceci fait il chuchote d'un autre ton : « moi je dirais le contraire de ce que tu viens de dire ». Certains compatriotes danois pensent avoir entendu le vent, mais il ne s'agit pas des mêmes compatriotes que tout à l'heure. Le lendemain au matin, les compatriotes des deux fois se retrouvent au bar de la ville, dans le petit port néanmoins majestueux de Nyhavn, près de la place du Kongens Nytorv. Les hommes échangent quelques mots, puis ils évoquent ce qu'ils ont entendu la veille. Un premier homme dit : j'ai entendu, je crois, une voix. Elle disait que je ne sais pas ce que je vis, c'est absurde ! Un deuxième homme répliqua : moi, je te dirai tout le contraire. Un troisième alors les repris tous deux et dit quelque chose comme : vous vous méprenez, moi j'ai entendu des échos, c'était rebondissant, ça m'a tout remué. Sur ce, les trois hommes se giflèrent les uns les autres ; les joues droites prenaient les pains distribués de la main gauche, les joues gauches les pain distribués de la main droite, après quoi chacun revint au journal allemand distribué par l'aimable vendeuse de croissant du coin de la boutique sur la place du Kongens[...]

mercredi 12 janvier 2011

Point de vue sur plusieurs Schelling(s)

Ainsi que je l'ai indiqué dans mon commentaire relatif aux âges du monde, la majorité des commentateurs de SCHELLING prêtent, au philosophe, plusieurs projets, plusieurs approches et plusieurs conceptions. Il est rare, en effet, que l'on évoque le caractère uniforme des conceptions et approches que SCHELLING expose au travers des nombreux ouvrages qu'il publia. Nous attribuons généralement aux ouvrages du philosophe un caractère duplice, voir polymorphe, tel que nous parlons de plusieurs SCHELLING (comme nous parlons par ailleurs de trois FOUCAULT). Ce document offre une vue générale sur les périodes que nous prêtons à la philosophie (ou aux philosophies) schellingienne. Il a, pour assise principale, l'ouvrage suivant de BRITO : Philosophie et théologie dans l'oeuvre de Schelling, 2000.

Si une telle découpe ne détient certes pas la vérité sur la ou les conceptions du philosophe, elle rend compte de deux phénomènes : le premier est notre tendance (en tant que commentateurs) à diviser les problèmes complexes en problèmes simples, et à ne voir l'unité que dans l'irréductibilité ; le second tient de la manière dont nous recevons généralement les œuvres de SCHELLING. Si la découpe suivante est à considérer – elle ne manque pas d'intérêt – elle est à situer dans son contexte : celui propre à la réception qui fut faite de SCHELLING par des commentateurs contemporains, notamment BRITO. Enfin, si les enjeux de la réception pourraient faire l'objet d'un travail, ils ne font pas l'objet de ce document.


1. Les périodes
La majorité des commentateurs et historiens divisent la philosophie schellingienne en 4 périodes :
1. La Naturphilosophie, de 1797 à 1802, ou la physique spéculative (idéalisme objectif).
2. La philosophie de l'identité, de 1801 à 1809.
3. Les Weltalter, de 1809 à 1813 ou l'histoire métaphysique de l'absolu.
4. La philosophie de la Révélation (Spätphilosophie), de 1821 à 1854.



2. Les ouvrages propres aux périodes
Les ouvrages propres à la philosophie de l'identité (1801 – 1809) seraient les suivants : Exposé de mon système (1801), Bruno : dialogue sur le principe divin et le principe naturel des choses (1802), Leçons sur la méthode des études universitaires (1803), Idées (1803), Philosophie et religion (1804), Aphorismes (1805), L'âme du monde (1806).

Les ouvrages propres à la philosophie des Weltalter (1809 – 1813) seraient les suivants : Recherches sur la liberté humaine (1809), Conférences de Stuttgart (1810), le dialogue Clara (1811), Les âges du monde (1811), l’écrit contre Jacobi (1812), la réponse à Eschenmayer : la liberté humaine (1813).


3. La philosophie de la nature
Selon la majorité des commentateurs de SCHELLING, la Naturphilosophie schellingienne fut successivement conçue comme :
1. L'application de la philosophie transcendantale, dont voici les ouvrages : Idées pour une philosophie de la nature (1797), L'âme du monde (1798).
2. Une science s'opposant à la philosophie transcendantale (KANT et L'idéalisme transcendantal de SCHELLING lui-même) en la complétant : dont voici les ouvrages : Esquisse d'un système de Naturphilosophie (1799), Système de l'idéalisme transcendantal (1800).
3. Le fondement de la philosophie transcendantale, dont voici l'ouvrage Déduction générale du processus dynamique (1801).
4. L'une des deux sciences particulières du système dans la philosophie de l'identité.

lundi 10 janvier 2011

Preuve ontologique de l'existence de l'Un

Si nous pouvons dire, de quelque chose qui existe, qu'elle existe, alors elle ne se distingue pas des autres choses qui existent en tant qu'elles existent. Nous dirons à cet égard, avec SCHELLING, que cela même qu'est l'un, l'autre l'est aussi. Si donc l'Idée existe sous quelque forme que ce soit, et si d'abord nous pensons que l'Idée n'existe que dans notre esprit en tant qu'elle est conçue, alors nous pouvons dire de l'Idée qu'elle existe au même titre que toutes les autres choses qui existent. Et comme nous avons dit que l'Idée existe au même titre que toutes les autres choses qui existent, alors nous pouvons dire de l'Idée qu'elle ne se distingue pas des autres choses qui existent en cela qu'elles existent : tout ce qui est est, et quelque Idée qui est est la même chose que toute autre chose qui est en tant qu'elles sont.

Les âges du monde

TABLE

1. Avant-propos
1.1. La complexité de l'œuvre de Schelling
1.2. Le sujet dans l'œuvre de Schelling

2. Die Weltalter
2.1. Introduction
2.2. Les figures du temps
2.3. L'être est temps

Bibliographie


1. Avant-propos
1.1. La complexité de l'œuvre de Schelling
Établi à Berlin, SCHELLING exerçait en tant que professeur de philosophie. Xavier TILIETTE rappelle par ailleurs que le philosophe allemand publia la plupart de ses ouvrages sous la forme de livrets de cours. En cela, la majorité des œuvres de SCHELLING sont rédigées dans un registre bas ou moyen propre à toucher les universitaires en formation. Ses ouvrages se présentent sous plusieurs formes, toujours dédiées aux étudiants : celle du récit comme ceux que l'on raconte aux enfants, celle des démonstrations simples comme celles que l'on présente aux étudiants, celles des exercices ou des notes touchant à son propre cours comme celles que prennent les étudiants. Dans le cadre de ses écrits « sous la forme de récit comme ceux que l'on raconte aux enfants », nous lui reconnaissons avoir publié deux romans philosophiques : Clara et Bruno. Ces romans empruntent leur simplicité et leur sobriété aux contes : ce sont probablement les œuvres les plus simples publiées par SCHELLING.

Au titre de professeur de philosophie, SCHELLING dispensa un certain nombre de cours à deux penseurs aujourd'hui plus connus que lui : HEGEL et KIERKEGAARD. Les deux penseurs en question, HEGEL et KIERKEGAARD, jugèrent les conceptions développées par SCHELLING et exposées par lui dans l'amphithéâtre universitaire. En effet, nous savons que HEGEL considérait SCHELLING comme « un hégélien inachevé »1 tandis que de KIERKEGAARD, nous savons que « SCHELLING brassait du vent »2. Par ailleurs, le danois confirma son jugement lorsqu'il avorta ses cours à l'université de Berlin et rentra illico sur Copenhague. Dans la suite de cet exposé (Partie 1, La complexité de l'œuvre de SCHELLING) je m'attacherai à expliquer le jugement de HEGEL vis-à-vis de SCHELLING : qu'est-ce qui précisément amena HEGEL à dire de SCHELLING qu'ils avaient tous deux œuvré au même projet, mais que SCHELLING ne l'avait pas achevé ? Ses motifs furent certainement nombreux. Dans un premier temps, rares sont les ouvrages dont SCHELLING acheva la rédaction. Nous ignorons quels furent ses rapports à la publication, mais il est probable qu'il publiait des « épisodes philosophiques » dans les revues et périodiques universitaires où il donnait ses cours. Cela expliquerait qu'il ait publié, de son vivant, un certain nombre d'ouvrages inachevés, dont celui qui nous occupe dans le présent exposé. En outre, un tel procédé de rédaction à l'avantage (ou le désavantage) de présenter la progression de SCHELLING : une progression particulière quand pour HEGEL le général devait l'emporter sur le particulier, une progression jonchées de sauts et de retournements quand pour HEGEL l'unité devait l'emporter sur la rupture et la multiplicité, une progression marquée par des piques de spécialisations scientifiques quand pour HEGEL l'oubli devait l'emporter sur le savoir. Quelles autres raisons HEGEL avait de considérer SCHELLING comme « un hégélien inachevé » ? La progression des conceptions exposées dans les ouvrages de S. semble jonchée de sauts, de retournements et de spécialisations : nous l'avons dit. Il nous arrive en effet de distinguer, d'un livre à l'autre de SCHELLING, deux approches ou deux objets d'études foncièrement distincts. Pour cette raison, la majorité des commentateurs de SCHELLING lui reconnaissent trois conceptions différentes. Selon ces commentateurs, dont BRITO fait partie, SCHELLING se serait détourné à deux reprises de ses conceptions antérieures et aurait présenté ces deux tournants en développant, après coup, des conceptions philosophiques nouvelles et sans relation avec les anciennes. Voici les trois conceptions (ou paradigmes) que BRITO relève dans l'œuvre de SCHELLING :

1. La philosophie de l'identité
2. La philosophie positive
3. La philosophie des Weltalter, dont voici les ouvrages communément considérés :

Recherches sur la liberté humaine (1809)
Conférences de Stuttgard (1810)
Clara, ou Du lien de la nature au monde des esprits (1811)
Les âges du monde, ou La préhistoire de Dieu (1811)
L'écrit contre Jacobi
La réponse à Eschenmayer.
La liberté humaine (1813)

En ce qui me concerne, je ne distinguerais pas la philosophie des Weltalter de la philosophie de l'identité. Il me semble en effet que la philosophie des Weltalter défend le même principe que la philosophie de l'identité, à savoir : tout ce qui existe sont les états d'un seul et même grand être qui se retrouve en tout. Cela étant dit, la classification que l'on entreprend communément de SCHELLING dénote, sinon du caractère pluriel de sa conception (ou ses conceptions) tout du moins du caractère complexe de celle-ci, laquelle nous avons du mal à recevoir, interpréter et classifier. Sa conception semble polymorphe, plurielle, voir fragmentée : en tous les cas, elles ne nous est parvenue que par fragments. Par exemple, il est particulièrement difficile d'établir la relation ou le pont entre Clara et Bruno. Certes ce sont là deux romans philosophiques, mais l'approche et l'objet d'étude qui les caractérise ne semble pas commensurable. Cet état de fait explique sans doute le jugement hégélien : SCHELLING serait incomplet, inachevé, ses multiples ouvrages sans lien les uns avec les autres. Parallèlement, il est clair que l'intégralité des ouvrages hégéliens répond à un projet unique et uniforme : celui de la philosophie de l'identité. Cette uniformité semble manquer au projet schellingien dont on ne sait pas même dire s'il est un ou pluriel, c'est-à-dire si SCHELLING nourrit un ou plusieurs projets.
En outre, la philosophie positive de SCHELLING, laquelle est présentée par BRITO comme l'une des trois conceptions du philosophe allemand, est communément présentée sous l'expression d'idéalisme objectif. Même si la majorité des commentateurs de SCHELLING divise ses ouvrages en trois parties et prétend que l'auteur aurait nourrit trois projets et trois conceptions différentes au cours de sa vie, l'idéalisme objectif propre à SCHELLING semble être assez significatif pour que l'on dise que l'auteur est un idéaliste objectif. Ce faisant, nous reléguons, en un sens, la philosophie des Weltalter et la philosophie de l'identité propre à SCHELLING : on ne le présente pas comme un philosophe des Weltalter ou un philosophe de l'identité mais comme un idéaliste objectif. Parallèlement, FICHTE développe une conception que l'on qualifie d'idéalisme subjectif tandis que la conception hégélienne est présentée comme un idéalisme absolu. Nous disons de la conception hégélienne qu'elle considère SCHELLING comme thèse, FICHTE comme antithèse, et qu'elle en propose la synthèse. En un sens, en effet, HEGEL comprend et dépasse (aufgehöben) FICHTE et SCHELLING. Il est possible que le jugement de HEGEL sur la conception schellingienne porte sur cet état de fait : il manquerait, chez SCHELLING, non seulement le terme antithétique de l'idéalisme objectif (c'est-à-dire l'idéalisme subjectif) mais aussi le terme synthétique, c'est-à-dire l'idéalisme absolu dont HEGEL se présent précisément comme le héraut.

De plus, il y a dans le style littéraire même de HEGEL, une fluidité particulière que nous ne trouvons pas dans l'œuvre de SCHELLING. Chez SCHELLING, en effet, le dire et le dit, c'est-à-dire « ce qui est dit » et « la façon de le dire » communient rarement. Imaginez un père crier à ses enfants « ne criez pas ! ». La littérature schellingienne présente de nombreux décalages similaires. Selon BRITO, ces décalages participeraient de l'ironie schellingienne. Toujours est-il qu'ils rendent la lecture de ses œuvres particulièrement difficile, et qu'ils participent du caractère apparemment fragmenté de la littérature schellingienne pourtant déjà rendue fragmentée par les changements de conceptions apparents, et par le fait que la majorité de ses ouvrages soient inachevés. Dans le même ordre d'idée, la littérature schellingienne présente plus de ruptures et de « devancements » qu'elle ne présente de reprises. En effet, si nous avons l'habitude d'entendre le professeur dire « je reprends ou nous en étions ! », SCHELLING ne semble pas de ces professeurs qui reprennent ou reviennent sur ce qui fut évoqué précédemment. Pour cette raison, il est souvent difficile de « faire le lien » entre ses ouvrage, puisque l'auteur n'est pas habitué à situer son nouvel ouvrage par rapport aux précédents. SCHELLING n'a pas même réussi, par exemple, à reprendre la problématique des Weltalter afin d'en publier le deuxième volume qu'il avait initialement prévu. Au contraire, il repris le premier volume à trois reprises, et publia trois versions du premier volume, sans jamais parvenir à le « dépasser » ou, en un sens, à générer le moment de la Création qui devait être au cœur du second volume.

Cela dit, tout comme HEGEL, SCHELLING s'inscrit dans le romantisme allemand. Il s'agit d'un mouvement caractérisé par des approches et des projets spécifiques (la philosophie de l'identité). Si j'ai déjà relevé le caractère littéraire dans l'œuvre de SCHELLING (et j'en parlerai plus en détails par la suite), je n'avais pas encore dit que GOETHE est l'une des figures les plus influentes dans la philosophie schellingienne. Cette influence nous amène à mieux comprendre le sens et la teneur de la philosophie schellingienne en tant que production littéraire, parfois plus littéraire que philosophique.

1.2. Le sujet dans l'œuvre de Schelling
Les questionnements philosophiques les plus souvent traités au 19ème siècle sont regroupés aujourd'hui sous l'expression de « herméneutique du sujet ». De tels questionnement furent traités notamment par HEGEL, SCHELLING, KIERKEGAARD et UNAMUNO. Voici les trois questionnements le plus fondamentaux, lesquels touchent à l'herméneutique du sujet :
1. Que suis-je ?
2. Que deviens-je ?
3. Quel est le rapport entre ce que je suis et ce que je deviens ?
Il arrive que, d'un auteur à l'autre, ces trois questions fondamentales touchant à l'herméneutique du sujet se présentent sous une autre forme : pour cette raison, la problématique de l'herméneutique du sujet, laquelle survit jusqu'à nos jours sous des formes encore légèrement différentes de ce qu'elle était au 19ème siècle, est particulièrement large. En effet, par exemple de « que suis-je ? » il arrive qu'un auteur passe à « qui suis-je ? » et qu'il opère une distinction entre le que et le qui, c'est-à-dire entre la chose et la personne. En outre, il arrive qu'un auteur préfère « que puis-je devenir ? » à « que deviens-je ? », et l'auteur jouera sur les significations multiples du verbe pouvoir. En effet, « que puis-je devenir » peut être reformulée sous la forme du « qu'est-ce que mon histoire, mon itinéraire me permet de devenir ? » (question qui fut posée par HEGEL, SCHELLING, MARX) comme elle peut l'être sous la forme du « qu'est-ce que mon exercice ou ma fonction me permet de devenir ? » (hégélien et marxiste) ou encore « que m'est-il légitime de devenir, qu'est-ce que la société me permet de devenir ? », etc, etc.

Contrairement à HEGEL et KIERKEGAARD, la question schellingienne de l'herméneutique du sujet ne considère pas le sujet (ou l'individu) dans son rapport à la société. À ce titre, la philosophie schellingienne ne revêt pas de caractère éthique ou politique. En effet, SCHELLING n'interrogeait pas particulièrement « le sujet en société est-il toujours un sujet ? En participant de la société et en laissant la société participer de lui, ne devient-il pas un individu hors sujet, un exemplaire de l'espèce ? Ne se perd-t-il pas ? » Bien qu'il rappela qu'une goutte d'eau, même dans l'océan, demeure toujours une goutte d'eau3. Ce type de questionnement est plus propre à des penseurs tels que HEGEL, KIERKEGAARD, TILLICH, etc. La question schellingienne de l'herméneutique du sujet s'inscrit d'avantage dans le cadre du rapport qu'entretient l'individu avec la nature et la spiritualité. Autrement dit, il traite de la spiritualité dans l'histoire du sujet et de l'Homme, ainsi que de la nature dans la spiritualité ou dans l'esprit du sujet ou du monde : tel est en effet l'objet de Clara. Cela dit, nous remarquons que la question de « la spiritualité dans l'histoire » est toujours d'actualité, sans doute sous une forme différente et plus pragmatique. En effet, des soucis tels que « comment être chrétien aujourd'hui ? à quoi reconnaît-on un croyant ? Comment la foi se manifeste-t-elle au quotidien ? ». trouvent quelques échos dans les travaux de SCHELLING.
Quant aux âges du monde (Weltalter), il répond presque exclusivement à la question « qu'est-ce que le moi ? », laquelle se présente comme un enjeu aussi propre à Clara. Cela dit, les formes de la réflexion et de la description propre aux Weltalter (lequel se présente, à cet égard, comme un essai philosophique) ne se retrouvent pas chez Clara, lequel emprunte, au roman, sa forme plus récitée et moins solennelle. En un sens, la forme plus récitée et moins réflexive de Clara confère, au personnage, un destin dramatique, et à la conception romancée, une différence notoire d'avec les Weltalter dont il devait pourtant se présenter comme l'illustration : Clara rend compte d'une optique particulièrement déterministe. Autrement dit, la forme du récit propre à Clara (tout comme elle est propre à Bruno) confère, à l'histoire de Clara, une dimension déterministe : c'est-à-dire que tout se produit comme si son histoire était écrite.

J'ai dit que SCHELLING posait la question de l'individu dans son rapport avec la nature et avec l'esprit (ou la spiritualité). En outre, il traite de la question de la spiritualité dans l'histoire. SCHELLING avait prévu de publier trois volumes des Âges du monde. Le premier volume était dédié à la pré-histoire de Dieu, laquelle fut présentée comme la période d'unité. C'est-à-dire qu'avant la Création, selon SCHELLING, tout était une seule et même chose qu'il appelle Dieu. L'auteur avait prévu de dédier le deuxième volume à la question de l'actualité, laquelle devait prendre assise sur l'observation suivante : présentement, il existe de nombreux individus et de nombreuses choses dans le monde. Il y aurait donc eu un être (Dieu – Gott – Le vivant des origines – Urwesen), lequel se serait présenté sous plusieurs formes. Nous serions à lui ce que la glace et l'eau sont à la combinaison des éléments chimiques H2O. Cela dit, SCHELLING n'a publié que le premier volume des Weltalter (j'en parlerai plus en détail dans le chapitre suivant) : il ne semble pas avoir répondu à la question « pourquoi l'un a-t-il crée le multiple ? ». De fait, SCHELLING ne serait pas parvenu à établir le pont entre la préhistoire de Dieu (la période d'unité) et l'actualité (où Dieu est multiple et en toutes choses). Probablement Dieu s'est-il perdu dans l'actualité, ou peut-être est-il perdu pour l'actualité. À cet égard, si SCHELLING ne dit pas que Dieu est mort, l'inachèvement et l'incompétence qui fut la sienne dénote pourtant peut-être de la mort de Dieu (au sens le plus large) ; des absolus perdus pour l'actualité. Par ailleurs, il est intéressant de rappeler que l'idéalisme schellingien est qualifié d'objectif : l'idéalisme absolu propre à HEGEL se présente comme le dernier « grand système philosophique » après lequel les valeurs et les conceptions explosent en nombre, perdent en pouvoir de diffusion et de séduction, etc. Après l'échec de SCHELLING, en effet, se présentent NIETZSCHE dont on sait précisément qu'il annonce la mort de Dieu.


2. Die Weltalter
2.1. Introduction
« Cela même qu'est l'un, l'autre l'est aussi » dit SCHELLING, et cela est Dieu. Autrement dit : toi et moi sommes essentiellement la même chose ; toi et moi nous présenterions comme les états d'une même chose au même titre que l'eau et la glace sont des états différents d'une même matière. HEGEL expose la même conception philosophique à une différence près : il appelle Dieu l'Esprit (avec un grand E). Ce type de conception est indistinctement appelé : philosophie de l'Un ou philosophie de l'identité. La philosophie de l'identité traverse l'ensemble du romantisme allemand (SCHILLER, GOETHE, etc.) entre le 18 et 19ème siècle. En outre, elle se retrouve dans la philosophie de la nature présente déjà dans la Grèce antique (Héraclite, Hermès Trismégiste, etc).
Cela même qu'est l'un, l'autre l'est aussi : il existe un être qui se retrouve en toutes choses, qui détermine toute chose, lequel se présente comme le « socle » ou la substance de tout ce qui existe. Il existe un grand être (Dieu ou Le vivant des origines) qui est la détermination de tout ce qui existe. Avec Les âges du monde (Weltalter) SCHELLING projette de décrire les mystères de la vie cachée de ce grand être, lequel se retrouve en tout et, quelque mouvement qu'il opère, se retrouve lui-même. Les Weltalter se présentent en effet comme l'exposé de la préhistoire de Dieu, le vivant des origines (Urwesen). Autrement dit, le projet schellingien expose le vivant des origines tel qu'il se raconte, à lui-même, sa propre histoire. En ce sens, le projet des âges du monde rappelle la Phénoménologie de l'Esprit de HEGEL, dans laquelle est tracé l'itinéraire de la conscience en tant qu'elle s'apparaît et se raconte à elle-même. La différence majeure entre la philosophie schellingienne et celle hégélienne tient en leurs styles littéraires foncièrement distincts l'un de l'autre d'une part (SCHELLING est plus anecdotique), dans leurs rapports à la publication d'autre part, et dans les enjeux proprement philosophiques de ces rapports particuliers (la question de l'interlocuteur et de la teneur initiatique des ouvrages au centre). En outre, SCHELLING entreprend d'exposer la période de l'unité dans le premier volume des Âges du monde : il réserve l'exposition de la période de dualité et de la période de « retour à l'unité » aux deuxième et troisièmes volumes qui jamais n'ont vu le jour et qui fut précisément l'objet de la Phénoménologie de l'Esprit propre à HEGEL.

La question propre aux métaphysiciens des Lumières, comme par exemple LEIBNIZ, était celle-ci : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ». Cette question particulière semble parente de celle qui assied le projet schellingien : « pourquoi, et surtout comment l'Un a-t-il crée le multiple ? ». Il s'agit d'une question d'ordre métaphysique. En cela, sa teneur est essentiellement rétrospective : SCHELLING se retourne ou regarde, dans le rétroviseur, la réflexion qui représente la Genèse. HEGEL, pour sa part, semble plus orienté vers le futur des gens actuels puisqu'il interroge : « comment le multiple (actuel) peut-il retrouver l'unité perdue ? », question qui devait asseoir le troisième volume des Weltalter ainsi que SCHELLING l'avait prévu. Si HEGEL propose un ensemble d'exercices, lesquels confèrent un aspect proprement initiatique à la Phénoménologie de l'Esprit, le projet schellingien ne bénéficie pas d'un tel caractère initiatique. Cela dit, il bénéficie d'un style particulier. En effet, il faut, à SCHELLING revenir au temps des contes, de la Bible et des mythes, il faut que la philosophie se résolve tantôt en poésie, tantôt en conte ou en récit mythique, pour elle de retourner à l'innocence des premiers Âges. En vérité, il lui faut revenir aux temps des traditions orales : quand rien n'est écrit, tout est raconté. En effet, si ainsi que le disait CERTEAU « l'histoire met la tradition orale en deuil » il faut à SCHELLING, pour traiter de la pré-histoire, c'est-à-dire d'une histoire déroulée avant que l'écriture ne s'institue, raconter, écrire dans un langage simple tel qu'on le rencontre dans les récits qui font l'objet des traditions orales. Et les Weltalter en effet se décrivent et se racontent. Si nous ne les présentons pas comme tels, et si nous ne les lisons pas à voix haute, si nous ne les racontons pas à nos enfants au coucher (quitte à sacraliser leurs couchers) alors nous mettons le projet des Weltalter en échec. Si le premier volume des Weltalter tient de la préhistoire et de l'archéologie, il semblerait que le livre du futur (Weltalter, volume 3), lequel livre n'a jamais vu le jour, du re-présenter ce passé, c'est-à-dire le présenter à nouveau. Nous trouvons, ici même dans le projet inachevé de SCHELLING, une conception propre à HEGEL et KIERKEGAARD : si la Reprise n'existe pas, si il n'arrive jamais que le même se présente à nouveau et sous une autre forme que par le passé, alors rien ne tient, tout est contingent, tout est perdu. Cela dit, je substitue, au terme de Reprise, le terme de re-présentation d'avantage propre au projet schellingien. D'après SCHELLING, une telle re-présentation devait se présenter dans une relation de conciliation (ou de mariage) avec le présent : le livre du futur se serait présenté sous la forme de la synthèse ou du « mariage » entre le passé uniforme et le présent pluriel, il aurait opéré l'unité de l'unité et de l'opposition. En somme, le troisième livre aurait œuvré, en un sens et comme disait BUBER, non pas tant au retour à l'unité perdue – puisqu'il n'est ni retour ni ressouvenir en arrière, mais seulement ressouvenir en avant et présent projeté au-devant de soi – qu'au rajeunissement de la Création.

Si SCHELLING ne fut jamais d'actualité, nous pouvons probablement l'imputer partiellement à HEGEL, lequel, si radical et si ample dans sa conception, fit de l'ombre à la fois à ses contemporains FICHTE et SCHELLING. Cela dit, la raison de la non-notoriété de SCHELLING tient sans doute d'un grand nombre de facteurs. Nous pourrions par exemple considérer le facteur suivant : reprenant la critique qu'un politique français fit à l'égard de son adversaire, je dirais que « si SCHELLING se présentait d'emblée comme un homme du passé (il ne publia que le livre du passé des âges du monde), peut-être fut-il aussi un homme du passif. Peut-être effectivement fut-il orienté vers des vérités qu'on tient pour potins et racontars au lieu d'être orienté vers la pratique initiatique, et donc concrète, tel que le fut HEGEL ». Il me semble qu'une telle hypothèse est d'autant plus valide que SCHELLING est d'avantage connu pour ces travaux pratiques et actuels, c'est-à-dire pour sa philosophie positive et son idéalisme objectif. Il est effectivement connu en tant que l'idéaliste objectif aux côtés de l'idéaliste subjectif (FICHTE) et de l'idéaliste absolu (HEGEL). S'il y a bien une actualité – et une actualité pratique – dans la philosophie schellingienne, elle ne se trouve certainement pas dans les Weltalter. Comme question problématiques d'actualité, j'ai évoqué précédemment la question de la spiritualité dans l'histoire ou de la spiritualité dans l'actualité. Peut-être le second volume des Weltalter eut-il été en mesure de projeter l'auteur à la lumière d'une actualité qui s'étend du 19ème au 21ème siècle. Cela dit et en dépit du caractère impopulaire du philosophe, le caractère intéressant de SCHELLING se trouve justement dans son non-rapport à la notoriété, dans son rapport à la publication, dans son rapport à l'inachèvement et dans la complexité que nous reconnaissons à son projet ou à ses projets (cf. Avant-propos, La complexité de l'œuvre de SCHELLING). En outre, si SCHELLING n'a jamais publié le deuxième et le troisième volume qu'il avait initialement prévu, d'autres ouvrages traitent cependant d'une actualité, laquelle, en dépit du caractère polymorphe des approches, des intérêts et des conceptions de SCHELLING, demeure en un sens « l'actualité de Dieu telle qu'elle était prévu d'être exposée dans les Weltalter 2 ». Et si le caractère rétrospectif propre à la métaphysique schellingienne ne semble d'aucune pratique, Clara, Esquisse pour un système de philosophie de la nature, etc. revêtent une teneur pratique extra-ordinaire. En effet, lorsqu'il est question d'actualité, SCHELLING interroge l'empirisme et le positivisme, il participe d'avantage de l'ancrage du positivisme dans les communautés scientifiques et ses travaux éclairent un certain nombre de scientifiques au moins dans les domaines de la botanique, de la biologie et de la logique.

SCHELLING entreprend d'exposer la préhistoire de l'Un (Dieu). À cet égard, il indique que « la science est histoire » : c'est pourquoi nous pouvons considérer la description de la vie de Dieu, dans sa préhistoire, comme une description dont la légitimité serait scientifique. Nul doute, en outre, que le projet schellingien tient de l'archéologie. Il s'agit effectivement de déterrer les traces, les vestiges d'un passé révolu, ou plutôt : d'un passé qui aujourd'hui se présente sous un jour différent. Cela dit, s'il est évident que l'exposition du philosophe se présente sous une forme littéraire « mythique », nous ignorons tout de la méthode qu'a suivie SCHELLING en vue de déterrer les vestiges du passé, ou en vue de reconnaître l'unité propre au passé laquelle ne se présente aujourd'hui que dans la multiplicité. A-t-il opéré des introspections ? Nous l'ignorons. Cela dit, au regard de ses travaux parallèles (en particulier dans l'esquisse d'un système pour une philosophie de la nature) il n'est pas improbable qu'il eut emprunté, à HEGEL et à ARISTOTE avant lui la méthode inductive. Qu'est-ce que la méthode inductive ou l'induction ? C'est une méthode qui consiste à partir du particulier en vue d'en inférer des représentations générales. Dans la pratique, il s'agit par exemple de comparer deux organismes vivants (1) de relever leurs caractères communs (2) et d'en inférer que, puisqu'ils partagent des caractères communs, alors ces deux individus peuvent être classifiés sous une détermination commune. L'induction est exactement la méthode suivie dans notre exemple déjà évoqué : de l'eau et de la glace, nous observons qu'il s'agit de structures atomiques différentes des mêmes éléments atomiques, et de ceci nous considérons que l'eau et la glace peuvent être regroupé sous une catégorie et une détermination commune. Pour simplifier : ils sont une seule et même chose dans des états apparemment distincts. Cette méthode inductive et comparative est particulièrement développée par SCHELLING dans l'esquisse d'un système de philosophie de la nature. Il est très probable qu'il ait mis en place la même méthode pour exposer l'unité comme principe général comprenant toutes les particularités, c'est-à-dire comprenant toutes les choses qui existent. J'ai déjà dit que SCHELLING expose la préhistoire de Dieu. Il traite pour ainsi dire de Dieu qui se meut ou qui se déroule et, se déroulant, déroule « son temps » ou se déroule « en tant que temps » (cf. chapitre 2.3. L'être est temps). Aussi Dieu se présente en tant qu'être proprement historique : sans cela, Dieu ne serait sujet ni aux études historiques, ni aux études préhistoriques. Chez SCHELLING, le temps se décide et se détermine dans l'arrachement à soi-même, les retrouvailles du même, etc. ce sont les temps de l'unité, de la discorde, de la rupture et de l'unité ou du mariage représenté.
Cela étant dit, les questions de la teneur de la décision, de la détermination, et des rapports entre la décision et la détermination (se choisit-on ? choisit-on à exister ? n'existe-ton, au sens propre, que si l'on choisi à exister ?) se présentent comme des problématiques au centre de l'intérêt chez les penseurs du 19ème siècle. C'est le cas tout du moins de HEGEL et de KIERKEGAARD dont les conceptions dénotent de similitudes avec celle(s) de SCHELLING en dépit de son jugement négatif sur lui.

SCHELLING avait prévu de publier trois volume des Weltalter :

1. Le livre du passé.
2. Le livre du présent.
3. Le livre de l'avenir.

Il n'écrivit cependant que le livre du passé. En ce sens, les Weltalter sont inachevés. À ce titre, nous parlons communément de « l'échec des Weltalter »4. En outre, le philosophe revisita le livre du passé à trois reprises, tant et si bien qu'entre 1811 et 1813, trois versions des Âges du monde parurent. Les éditions PUF des âges du monde présentent les trois versions du livre en un volume. Elle y adjoint un certain nombre de notes comparatives entre les trois versions. Doit-on pour autant conclure que le présent est écarté du passé, à tel point que l'homme du présent (SCHELLING) ne puisse saisir l'essence du passé, et qu'après trois tentatives, le projet ait avorté ? J'ai des raisons d'en douter. Effectivement, si à travers ce qui existe des Weltalter, nous ne connaissons que la préhistoire de Dieu (i.e. le livre du passé), dans l'écart qui sépare les trois versions du livre, s'institue une forme de dépassement ou de re-présentation. Effectivement, la première version semble renouvelée mais aussi dépassée par la seconde, et la seconde dépassée par la troisième. De tels écarts entre les versions nous informe sans doute de la teneur du présent et de l'avenir de Dieu, lesquels présent et passé se trouvent dans l'écart. Le présent tout du moins doit s'y trouver dans la mesure ou l'écart et la présence de trois versions dénote d'une multiplicité, d'une « dualité » qui devait être l'objet du Livre du présent.

D'après SCHELLING lui-même, son projet des Weltalter s'inscrit dans le cadre de la théosophie. Il défini la théosophie comme, non pas la science, mais « la description des mystères de la vie cachée de Dieu ». De ce point de vue, on comprend le côté descriptif déployé par le penseur allemand, lequel emprunte à la littérature plutôt qu'à la philosophie proprement dite, ou plus exactement : chez SCHELLING, la philosophie se résout en description et en poésie. Le style littéraire propre aux Weltalter rappelle en effet le style propre à la Bible, aux récits mythiques, voir éventuellement aux contes. Si chez HEGEL la conscience se présente comme raison-réflexe, si elle réfléchi, le Dieu schellingien ne se réfléchi pas : il se murmure, à lui-même, sa propre histoire. Dieu murmure, à l'oreille de Dieu, l'aveu de son éternelle puissance créative ; IL tient pour ainsi dire les carnets de voyages mobiles-immobiles de lui-même comme il est naufragé sur les rivages de sa Création. Et c'est précisément pour la puissance créatrice de Dieu conjointement à sa préhistoire « qui fut préhistoire de toute éternité » que SCHELLING n'a peut-être pas été en mesure de rédiger le livre du présent. En tous les cas, c'est précisément pour les deux raisons que je viens d'évoquer que SCHELLING appelle Dieu « le vivant des origines » (Urwesen).

2.2. Les figures du temps
Les Weltalter traitent du passé. Le passé est décrit, par SCHELLING, comme l'époque de l'unité. À l'origine, n'existait qu'un être : celui qui est. Cet être existait sous plusieurs états. En cet être, en effet, les choses dont on dit qu'elles s'opposent ne s'excluaient pas, elles se comprenaient. On dit par exemple que le chaud chasse le froid, c'est-à-dire qu'il n'arrive jamais qu'un objet soit chaud et froid simultanément, mais cet être originel comprenait tous les opposés en lui. Les opposés étaient lui-même sous plusieurs formes, sous plusieurs états : c'était les états d'un même grand être. Cet être déjà était idéel et réel, c'est-à-dire corps et esprit, mais il n'existait pas pour autant sous la forme réel (ou réale) et concrète : il n'existait qu'en tant qu'esprit ou Idée. Puis cet être, le vivant des origines, s'engendra lui-même sous plusieurs formes réales : des états multiples d'un seul et même être, au même titre que l'eau et la glace sont des états d'une même matière. Dans le chapitre suivant (2.3. L'être est temps) j'explique comment le réal (concret) devint tel en opposition à l'esprit. Toujours est-il qu'à ce titre, le présent eu été l'époque de la dualité, de la multiplicité : s'il y avait originellement un seul grand être, il y a présentement plusieurs états du même grand être (toi, moi, cette pomme que je mange) de sorte que le grand être vit et fourmille partout et se retrouve lui-même. L'époque présente est avant tout l'époque de la distinction du corps et de l'esprit, du réal et de l'idéel. Quand à l'avenir, il eu été l'époque où nous « retrouverions » notre unité perdue, où l'ensemble de se qui nous distingue les uns des autres disparaitrait de sorte à ce que nous nous présenterions à nouveau comme un seul et même être sans distinctions, sans différenciation. SCHELLING présente ainsi l'avenir comme l'époque de l'unité de l'unité et de l'opposition, c'est-à-dire l'unité du passé et du présent : la synthèse heureuse du passé et du présent ou, pour reprendre les termes que WAHL tient à l'égard de HEGEL, le futur eu été « le jour triomphant ». L'apostrophe de WAHL est d'autant plus appropriée que SCHELLING présente lui-même le désir d'avenir sous la forme suivante :
« Si dans la nuit noire une lumière se levait et pouvait nous embrasser tous, ce serait le but suprême de tous les désirs. »5

Ici encore, la philosophie se résout en poésie. L'avenir, époque de l'unité de l'unité et de la dualité, époque où la philosophie ne devient plus réflexive (à penser l'Autre, s'arracher vers l'objet, réfléchir dans le miroir de l'altérité) mais devient tout entière poésie, c'est-à-dire aussi immédiate et spontanée. Le passé, époque de l'unité. Le présent, époque de la dualité. L'avenir, époque de l'unité de l'unité et de l'opposition : SCHELLING présente les Weltalter ainsi. Empruntant déjà au registre poétique dans le premier volume des âges du monde, la philosophie déjà se résolvant en poésie, SCHELLING personnifie le passé, le présent et l'avenir. En effet, le philosophe présente le passé, le présent et l'avenir sous des formes figuratives, en tant que figures ou personnes. C'est à ce titre que le passé est le Père, le présent est le Fils, l'Esprit l'avenir. Effectivement, le livre du passé retrace la préhistoire d'un être duquel tout provient : le vivant des origines ou, dans une symbolique chrétienne, le Père. Cette personnification ne manque pas d'intérêt : elle entend tout d'abord que l'être est temps (cf. chapitre 2.3. L'être est temps) ; elle emprunte, au christianisme, sa trinité : le Père, le Fils, et l'Esprit, etc.

SCHELLING indiquait que dans l'avenir, l'époque de la synthèse du passé et du présent : l'homme se cherchait, se reculait, se retrouvait. C'est la con-science, la saisie-de-soi, la Révélation à peu près comme elle se retrouve dans la Philosophie de la Révélation du philosophe. Cette présentation, dont je répète que l'objet dut être développé dans le troisième volume des âges du monde, rappelle la Phénoménologie de l'Esprit de HEGEL, dans lequel en effet la conscience humaine passe du sentiment-de-soi à la conscience-de-soi, et du tunnel de la subjectivité parvient à se saisir comme généralité. Cela dit, la place du travail chez HEGEL est remplacée, par SCHELLING, par la place de la science. C'est-à-dire que la conscience-de-soi est le fait de la con-science : il s'agit de développer un souci scientifique de soi, une science-de-soi laquelle nous enfante avec elle comme con-science (c'est-à-dire « sujet avec la science »). La science du 1er volume des Weltalter étudie la préhistoire ou le passé de Dieu : c'est un passé qui doit être éprouvé au creuset de la science, et par lequel l'homme est appelé à s'éprouver lui-même. Le projet des Weltalter se présente à cet égard comme l'exposé ou l'étude scientifique éprouvante menée par SCHELLING lui-même en tant qu'individu qui s'éprouve et qui devient, pour parler de la pré-histoire du Père dont il est lui-même un état, le Père lui-même. Quant à la connaissance, elle est aussi une co-naissance de soi : l'homme se ré-engendre, se trouve et s'éprouve avec la connaissance. Co-naître, c'est naître avec la connaissance. Il s'agit en même temps pour le Fils (présent) d'être engendré à nouveau non seulement par le Père mais aussi avec le Père. Autrement dit, il s'agit, pour l'homme-présent, de s'engendrer à nouveau par la connaissance du passé et avec cette connaissance du passé dont il ne s'est éloigné que pour la présenter à nouveau, sous un jour nouveau, à sa connaissance et à son être.

2.3. L'être est temps
De quoi est-il question dans les âges du monde ? D'âges. En ce sens, le titre est bien choisi. Mais ces âges sont aussi des temps. Aussi simple que cette identification puisse paraître (âges = temps), elle ne tombe pas sous le sens ; ses significations et ses enjeux sont nombreux. D'abord, l'un de ses enjeux est son impacte : la conception du temps proposée par SCHELLING influença un grand nombre de philosophes, notamment BERGSON, lequel on qualifie de philosophe de la durée, et HEIDEGGER.

Quelle est la signification, la teneur de la conception du temps ainsi qu'elle fut développée par SCHELLING ? IL stipule que l'être n'est pas dans le temps : le temps est dans l'être. Il existe un grand être duquel tout provient qui, comme tout ce qui existe, est appelé à croître et à « vieillir ». Les âges de cet être sont ce qu'on appelle le temps. En effet, si tout se présente comme l'état d'un seul et même être, les temps (les âges) se présentent comme l'état de cet être. Le temps n'est ni étranger ni extérieur à Dieu : il ne s'agit pas d'un épiphénomène mais d'un phénomène central. Dieu n'évolue pas dans le temps : c'est le temps qui est dans Dieu, le temps est un état de Dieu. En outre, SCHELLING semblait opérer un renversement similaire vis-à-vis de la relation entre l'être et l'espace. Il critique en effet l'expression commune qui dit « rien de nouveau sous le soleil », laquelle consigne le soleil, lointain astre dans un lointain espace et horloge naturelle, à l'extérieur de l'être. Au regard d'un grand nombre de philosophes de l'identité ouest-européens (à commencer par les hermétiques et les alchimistes) l'individu, pour embrasser et devenir ce qu'il est essentiellement, doit devenir le soleil en lequel tout se consume et disparaît : SCHELLING et HEGEL exposent des conceptions identiques. Cela dit, HEGEL confère à ce « devenir soleil » un aspect initiatique particulièrement éprouvant, voir douloureux, qui exige de mener des exercices, d'éprouver et de s'éprouver en eux, de s'enfanter par eux ou, comme disent les alchimistes : de passer au creuset.
Le temps est dans l'être. L'être est temps. Les enjeux d'une telle conception sont nombreux. Tout d'abord, le rapport entre le temps et le sujet sont ici renversés. L'être ne vit plus au temps des horloges, il vit au temps de l'horloge du monde. Pour autant, SCHELLING ne traite pas de l'individu dans l'histoire : il traite d'avantage de l'individu dont l'histoire est celle du monde. Il s'agit de l'histoire telle qu'elle est dans l'individu, ou de l'individu en tant qu'histoire. Nul n'a d'histoire ; tout est l'état d'un même grand être (Dieu) et toute croissante est l'avatar de l'histoire du grand être qui se retrouve en tout. Le temps n'est pas ici conçu comme chose mécanique telle qu'une horloge puisse non seulement en indiquer les moments ou les mouvements, mais en plus assujettir l'individu. En effet, SCHELLING présente le temps comme une chose organique : les signes de son mouvements, les aiguilles du temps organiques sont les signes de la croissance même de l'être. Loin de s'écouler, le temps mûrit. Si BERGSON disait que l'Homme ne saurait vivre comme une horloge, que le temps est long à qui s'ennuie et trop court à qui se réjouit, SCHELLING aurait pu dire : le temps est long à Dieu qui s'ennuie, trop court à Dieu qui se réjouit. Si le vivant des origines est tout, il est temps, et si l'individu provient du grand être (le vivant des origines) alors il est un état de l'histoire de Dieu. Le passé, le présent et le futur se recoupent en un point : ils sont les états d'un même être au même titre que l'eau et la glace sont les états d'une même matière. En cela, cela même qu'est un moment, l'autre l'est aussi : un moment comprend tous les temps.

Le mouvement de l'être est cyclique, dit SCHELLING : il y a une alternance entre l'être et le non-être, entre la force de contraction et la force d'expansion, la volonté qui veut et la volonté qui ne veut rien[...] Par ailleurs, il nous est possible d'observer le mouvement de la circulation sanguine ou celui des planètes dans le système solaire, par exemple. Le temps est le temps du développement de l'Urwesen, le temps du mouvement. C'est la décision qui fait mûrir le temps. Le Non s'oppose continuellement au Oui, la force de contraction à la force d'expansion, aussi c'est l'éternel commencement : où le Fils s'oppose au Père à chaque moment, et ce n'est qu'ainsi qu'il est engendré. Imaginez l'esprit languir de se faire corps, ou le néant languir d'être quelque chose. À cet égard peut-être pourrions-nous citer UNAMUNO comme il disait que la vie est l'expansion logique d'une contradiction vitale inévitable6. Toujours est-il que, comme j'étais influencé par SCHELLING, je rédigeai l'article suivant. Il me semble illustrer avec assez de précision ce que SCHELLING entend des voies de la Genèse du multiple par l'Un :

« Au commencement était le silence. À l'aube de sa tristesse, le silence se nia lui-même et suscita la musique telle que nous la connaissons. On dit que la musique est l'embrun des regrets du silence, lequel porte le nom de Ginnungagap. Chaque larme tomba lourdement sur le sol taciturne du néant assourdissant ; quelques unes mourraient tandis que d'autres grimpaient comme une plante. La vie fut déployée. Ce fut le premier jour. »

Cela dit, si on retrouve la notion trinitaire chez SCHELLING, la fonction du fils semble pourtant emprunter au registre grec (Œdipe) qu'au registre chrétien. En somme, une fois encore le penseur allemand emprunte, sinon au registre païen, tout du moins aux récits mythiques.


Bibliographie

Études schellingiennes
SCHELLING J., in Les âges du monde, PUF.
- in Clara.
- in Introduction à l'esquisse d'un système de philosophie de la nature, (1799).
TILIETTE X., in Schelling.
BIRTO E., in Philosophie et théologie dans l'œuvre de Schelling.

Études hégéliennes
HEGEL F., in Phénoménologie de l'esprit, Vrin, 2006.
HEGEL F., in Esthétique.
BOURGEOIS (B.), in Phénoménologie de l'Esprit : Présentation, Vrin, 2001.
KOJÈVE A., in Introduction à la lecture de Hegel, Tel Gallimard, 2005.
WAHL J., in Études kierkegaardiennes : la lutte contre le hégélianisme, Vrin, 1974.
SARTRE J.-P., in L'être et le néant : essai d'ontologie phénoménologique, Tel Gallimard, date.


Études kierkegaardiennes
KIERKEGAARD S., in Traité du désespoir, GF Flammarion, date.
- in La Reprise, GF Flammarion, date.
- in L'Alternative, Tel Gallimard, date.
GRUYOT E., in Kierkegaard : la subjectivité, France Culture.
WORMS F. & cie., in Kierkegaard : une vie, une oeuvre, France Culture.


Autres études
Hermès Trismégiste, in La Table d'émeraude.
ARISTOTE, in Métaphysique.
LEIBNIZ, in Discours de métaphysique.
- in Essai de théodicée.
GOETHE J., in Faust.
- in Les souffrances du jeune Werther.
- in Maximes et réflexions.
CERTEAU, in La culture au pluriel.
- in L'invention du quotidien.
UNAMUNO M., in Le sentiment tragique de la vie, GF.